| Histoire du documentaire chinois : du dogme à l'ouverture |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Mercredi, 09 Décembre 2009 13:43 | |||
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Devant la multiplication des documentaires qui nous viennent de Chine il est bon d’avoir une idée des conditions dans lesquelles ce secteur s’est développé en Chine, des contraintes dans lesquelles il opère encore aujourd’hui, ce qui permet de mieux apprécier ces films et leurs réalisateurs.
En Chine, le cinéma documentaire s’est en effet développé pour la télévision et dans son orbite, c’est-à-dire dans le giron de l’Etat ; ce n’est que très récemment que sont apparus des documentaristes indépendants. Cependant, il y a eu une évolution, de style autant que de contenu, à l’intérieur même de ce cadre institutionnel, et ce surtout après le lancement de la réforme de Deng Xiaoping qui fut bien, là aussi, une ouverture. L’époque héroïque des documentaires d’actualitéSans remonter trop loin dans l’histoire, on peut considérer que les origines du film documentaire chinois sont liées au Central Newsreel and Documentary Film Studio (中央新闻记录电影制片厂), créé le 7 juillet 1953, qui fut pendant longtemps le seul centre de production de documentaires en Chine. Mais ce studio a lui-même des origines plus anciennes.Le « groupe de Yan’an » Le studio remonte en fait au Yan’an Film Group (延安电影团), fondé en 1938 sous les auspices du quartier général de l’Armée de la 8ème Route (1). C’était donc la première unité cinématographique sous le contrôle direct du Parti communiste : il était dirigé par le directeur politique adjoint de l’Armée de la 8ème Route. Inutile de dire, dans ces conditions, que les documentaires réalisés devaient servir à la propagande du Parti et de l’Armée.Le premier projet démarra le 1er octobre 1938. Intitulé 《延安与八路军》, « Yan’an et l’Armée de la 8ème Route », il fut réalisé par Yuan Muzhi (袁牧之), le grand réalisateur de la période d’or du cinéma de Shanghai, l’auteur, en 1937, de 马路天使 (« L’ange de la rue »), l’un des grands classiques du cinéma chinois. Ce fut vraiment une époque héroïque, tant pour le Parti que pour le cinéma. Réaliser un film dans les conditions quasi autarciques de Yan’an, en pleine guerre, était une idée extravagante. Le film fut tourné avec une caméra 35 mm et quelques métrages de pellicules qu’avait laissés Joris Ivens après avoir terminé « Les 400 millions » (2). Le groupe acheta à Hong Kong une caméra supplémentaire et du matériel qui furent difficilement convoyés jusqu’à la base communiste ; le stock de pellicule s’épuisa avant la fin du tournage, et il fallut en récupérer auprès des rares studios qui existaient en zone contrôlée par les Communistes. Le plus triste, c’est que personne n’a jamais vu une copie entière du film terminé. En effet, en 1940, Yuan Muzhi emporta les négatifs à Moscou pour la post-production. Mais la guerre avec l’Allemagne éclata peu de temps après, et Yuan Muzhi fut bloqué en Union soviétique. Quand il revint en Chine, il n’avait ni les négatifs ni le film. Les Archives du film de Pékin, dans la banlieue est de la capitale, n’en ont qu’une dizaine de minutes : il s’agit de quelques scènes qui furent utilisées dans les années 50 par un réalisateur soviétique qui avait rapporté un bout de pellicule de Moscou, et qu’il inséra dans son film 《中国人民的胜利》 (« La victoire du peuple chinois »). Peut-être retrouvera-t-on un jour le film de Yuan Muzhi dans un fond de tiroir… Comme les soldats de l’armée communiste, tout autant que les populations des zones qu’elle contrôlait, étaient en grande partie illettrés, le film était un outil idéal d’éducation politique. Pendant la période de Yan’an, le Parti développa ainsi la pratique de courts documentaires réalisés sur le front des combats contre le Japon. Pendant les années de guerre civile, de nombreuses unités de l’Armée eurent ainsi leur petite unité de production et, lorsque la guerre s’acheva en 1949, la plupart de ces équipes furent regroupées, donnant naissance au Central Newsreel and Documentary Film Studio. L’ère du dogme, après 1949 Dès ses débuts, le Studio fut donc une agence contrôlée par le pouvoir central, comme l’agence Chine nouvelle (新华社) ou le Quotidien du Peuple (人民日报), organe du Comité central du Parti. A partir de 1955, sa mission essentielle fut de réaliser deux programmes d’actualités concernant les événements intervenus en Chine et ailleurs: 《新闻演示文告》 (communiqués d’actualité) et 《世界见闻》 (informations mondiales). Ces programmes étaient diffusés avant les films, dans les cinémas. Avant l’avènement de la télévision, cette dizaine de minutes hebdomadaire était le seul programme audio-visuel national permettant aux Chinois d’avoir des images de ce qui se passait dans leur pays ou dans le monde. Ces programmes fixèrent une sorte de cadre structurel normatif qui perpétuait la tradition de Yan’an, avec une voix off de narrateur exposant et commentant les événements apparaissant à l’écran pour que les spectateurs – qui, pour la plupart, étaient incapables de lire les journaux – puissent en saisir le sens sans risque d’erreur. Il s’agissait bien sûr d’une imitation du traitement de l’actualité par les Soviétiques, mais il ne faut pas oublier que, à la même époque, Pathé et Paramount produisaient aussi des newsreels du même genre : la production avait commencé avec une présentation muette très théâtrale et des pages titres comme dans les films muets ; puis, avec l’événement du parlant, la narration en voix hors champ fut ajoutée dans les années 1930. Ces bandes d’actualité cessèrent d’être produites en 1956 pour Pathé, 1957 pour Paramount, mais la Fox, par exemple, continua bien après. Donc la Chine n’était pas un ovni en la matière. Simplement, l’information en Chine était une chasse gardée soumise à un strict contrôle idéologique, surtout lorsque, dans les années 1960, les circonstances politiques en renforcèrent le besoin : dans un contexte où toute information venant de l’extérieur était soupçonnée de véhiculer la rhétorique impérialiste et des idées révisionnistes, le pouvoir se devait de maintenir une étroite vigilance en veillant à ce que les slogans du Parti soient bien respectés. Il conservait une mentalité de guerre et de siège. La confrontation avec l’Ouest, après 1972La visite du président Nixon, en 1972, fit un temps naître l’espoir d’un relatif dégel, puisque des équipes cinématographiques étrangères furent alors autorisées à tourner des documentaires en Chine. Ce fut le cas, en particulier, de Michelangelo Antonioni qui vint à Pékin tourner un documentaire pour la télévision nationale italienne.Intitulé tout simplement « Cina », ce documentaire fut diffusé sur la RAI en janvier 1973 (3). Lorsque les autorités chinoises en prirent connaissance, elles s’en déclarèrent offensées et déclenchèrent, au début de 1974, toute une campagne contre le réalisateur italien, le traitant de « bouffon anti-chinois » et de complice du révisionnisme soviétique. Il s’agissait d’un véritable différend culturel : les codes cinématographiques utilisés par Antonioni étaient tout simplement aux antipodes de ceux de l’iconographie chinoise, et de ceux du cinéma en particulier. Susan Sontag a expliqué que les Chinois reprochèrent à Antonioni de rechercher des murs en ruines ou des journaux muraux abandonnés depuis longtemps, de ne prêter aucune attention aux tracteurs flambant neufs dans les champs pour concentrer son objectif sur un âne tirant un rouleau de pierre, et de filmer les gens dans des attitudes indignes, allant aux toilettes par exemple, ou des enfants sortant en désordre de l’école. De la même manière, on lui reprocha de filmer les touristes se faisant photographier sur la place Tian’anmen en les filmant de près, et en accentuant les défauts d’un visage, les plis d’un pantalon, des regards éblouis par le soleil, ce qui ridiculisait le sentiment profond de tous ces gens accomplissant comme une sorte de pèlerinage et voulant en conserver une image. Autant de procédés jugés méprisables et d’intentions qualifiées de « venimeuses ». Antonioni resta longtemps honni en Chine et sa mésaventure se répercuta sur Joris Ivens qui était en train de terminer « Comment Yukong déplace les montagnes » (2). Les autorités chinoises attendaient de lui qu’il dénonce son collègue, mais il n’en fit rien. Plus tard, le film une fois terminé et soumis aux censeurs, les corrections demandées furent telles que l’œuvre en aurait été totalement défigurée. C’est Zhou Enlai qui résolut le problème en faisant passer discrètement à Joris Ivens le message de plier bagages avec son film et de ne jamais revenir. Malgré cette atmosphère peu ouverte, la période fut quand même bénéfique parce que certains membres des équipes qui avaient assisté, voire participé à la production de ces documentaires étrangers commencèrent à parler des méthodes utilisées, totalement différentes de celle en usage en Chine : des plans longs, d’autres rapprochés et asymétriques, des bandes sons et des dialogues enregistrés en direct. Les cinéastes chinois découvraient en outre avec horreur ce qui constituait pour eux un gaspillage éhonté de ressources rares : des documentaires qui ne conservaient qu’une petite fraction de la pellicule au montage. Les esprits commencèrent à évoluer, mais ce qui bouleversa totalement le paysage documentaire, ce fut le développement de la télévision. Notes1) Rappelons que Yan’an, dans le nord du Shaanxi, fut la base politique et militaire du Parti communiste chinois après la Longue Marche, de 1935 à 1948, période qui couvre la guerre de résistance contre le Japon, jusqu’en 1945 et la guerre civile (entre Communistes et Nationalistes) de 1945 à 1949.
2) Le cinéaste néerlandais Joris Ivens (1898-1989) est l’un des grands noms du cinéma documentaire mondial. Il est connu pour son militantisme pour la paix et sa vision critique du développement et des inégalités qu’il induit. On sait aussi qu’il a passé la fin de sa vie à tourner en Asie, au Vietnam, mais aussi en Chine, où il réalisa en particulier, entre 1971 et 1977, un documentaire sur la Révolution culturelle de 763 minutes (initialement en six parties) intitulé « Comment Yukong déplace les montagnes ». On sait moins qu’il a fait un premier documentaire dans ce pays en 1939 : « Les 400 millions », sur la guerre de résistance contre l’invasion japonaise. Voir le site de la fondation Joris Ivens : http://www.ivens.nl/upload/?p=115&k=0&t=2&m=1 3) “Cina” (ou “Chong Kuo”) est un documentaire de 220 minutes en trois parties : la première, située à Pékin et autour, montre quelques vieux quartiers de la capitale, une usine de coton et un hôpital où une césarienne est réalisée en utilisant seulement l’acupuncture pour l’anesthésie ; la deuxième partie filme la ville de Suzhou, le vieux canal, et une ferme collective dans le Henan ; la dernière partie montre le port et les quartiers industriels de Shanghai, et se termine par un spectacle d’acrobates.
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