| 'Teeth of love' de Zhuang Yuxin : esprits sensibles s'abstenir |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Mercredi, 11 Novembre 2009 12:38 | |||
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Teeth of love, signé Zhuang Yuxin, est une oeuvre particulièrement originale sur la jeunesse chinoise de la Révolution culturelle. Mais de part une cruauté un peu trop froide et poussée à l'extrême, ce film a de quoi mettre mal à l'aise les moins téméraires.
Fiche du filmTitre original : Aiqing de yachiTitre international : Teeth of love Réalisateur : Zhuang Yuxin Scénariste : Zhuang Yuxin Réalisation : 2006, Chine Acteurs principaux : Yan Bingyan (Qian Yehong), Li Hongtao (Meng Han) Genre : drame 114 minutes L'histoire : le chemin de croix de Qian Yehong« Teeth of love » (《爱情的牙齿》) commence dans le cabinet d’un dentiste, où une patiente se fait soigner sans anesthésie, et sans la moindre réaction, sauf quand elle essaie de se relever de son siège : elle est alors assaillie par une terrible douleur dans le dos, ce qui nous vaut un long flashback en expliquant les raisons au dentiste médusé…Le développement qui suit est en trois parties, correspondant à trois périodes historiques différentes, mais dont on ne perçoit les événements politiques que de manière très diffuse, à travers l’atmosphère qui régnait alors en Chine, et l’emprise autoritaire qui réglait la vie quotidienne de chacun dans ses aspects les plus intimes. 1ère partie : 1977 C’est la fin de la Révolution culturelle, mais les esprits n’ont pas changé. Qian Yehong (1) est lycéenne à Pékin, et mène avec une autorité sans faille un véritable gang d’adolescentes qui font régner la terreur dans leur classe. Se voulant totalement asexuées et dures, elles s’en prennent à une nouvelle venue, Lin Jie, qui affecte des dehors plus féminins. Qian Yehong en particulier lui voue une haine féroce. Lorsque l’un de ses camarades tente de se rapprocher de Lin Jie, elle le ridiculise en classe, ce qui lui vaut de recevoir un coup de brique dans le dos qui lui laissera une douleur récurrente, surtout les jours de pluie. Cependant, ayant indirectement provoqué la mort de ce camarade, elle se rend compte alors qu’elle l’aimait et gardera à jamais la blessure de cet amour réprimé. 2ème partie : vers 1980 Qian Yehong a 22 ans, termine des études de médecine, et fait un stage d’interne dans un hôpital de province. Elle se laisse séduire par un patient qu’elle vient d’opérer, Meng Han, plus âgé qu’elle et marié. Ils doivent donc cacher leur relation. Lorsque Yehong se retrouve enceinte, elle décide d’avorter.Dans les conditions de l’époque, ce ne peut être qu’en cachette : elle apprend alors à Meng Han les gestes nécessaires, et ils réalisent ensemble l’opération en profitant d’une absence de 24 heures de l’épouse partie visiter ses parents.
Ayant enveloppé le fœtus dans du papier journal et jeté le paquet dans une poubelle dans la rue, Meng Han est ensuite convoqué par les responsables de la sécurité de sa danwei qui l’ont retrouvé grâce aux références de l’abonnement du journal. Il leur fait lâchement une autocritique dans les règles, s’accusant d’avoir enfreint les règles de la morale socialiste en répondant aux avances d’une jeune femme dévergondée. Yehong, elle, est d’une dignité parfaite, acceptant la totale responsabilité de l’affaire, et se faisant en conséquence renvoyer de l’université. 3ème partie : cinq ans plus tard, vers 1985 Yehong est revenue à Pékin, elle travaille comme ouvrière dans un abattoir, découpant des quartiers de viande à longueur de journée. Ayant retrouvé Lin Jie dont elle était devenue la meilleure amie, elle accepte de rencontrer un de ses jeunes cousins par alliance qui vient de terminer ses études, Wei Yingqiu. Il est assez maladroit et disgracieux, affligé d’une canine protubérante qui fait rire Yehong. Elle accepte pourtant de l’épouser, de manière assez incompréhensible. Evidemment, le mariage est un échec total, et se termine dans le sang : Qingqiu désespéré, au moment de la quitter, s’arrache sa canine et l’offre en souvenir à Yehong… L’épilogue nous fait retrouver le cabinet du dentiste auquel Yehong demande de lui extraire une canine sans anesthésie, pour savoir la douleur que cela provoque… La vie de Yehong est ainsi scandée par diverses blessures intimes, la première se traduisant par cette terrible douleur de dos qui, resurgissant régulièrement, fait renaître le souvenir de son premier amour sacrifié, et, dans la foulée, déclenche la sensation toujours vive des douleurs suivantes qui lui sont indissociablement liées, faisant de son existence un véritable chemin de croix sans rémission. Notre avis : une cruauté froide qui laisse perplexeC’est un tableau d’une cruauté inouïe que dresse là Zhuang Yuxin (庄宇新). « Teeth of love » est son premier long métrage. Bâti sur des expériences et souvenirs personnels, il est parfaitement construit et maîtrisé. Zhuang Yuxin a d’abord fait des études de littérature à l’Académie du film de Pékin, il fait donc partie de ces jeunes réalisateurs qui ont d’abord été scénaristes avant d’aborder la réalisation. Son film manifeste cette formation, ainsi que son expérience de producteur/réalisateur pour la télévision.Il a déclaré avoir pensé à ce film pendant dix ans, et il est certain qu’il a signé là une œuvre d’une parfaite originalité. Jamais, en particulier, on n’avait traité l’avortement de la sorte avant lui, un avortement conçu comme la consommation parfaite et le degré ultime de l’amour. On est aux antipodes du docu-fiction. Les références de Zhuang Yuxin sont Fassbinder et Bergman : on pense effectivement, en particulier, à « Cris et chuchotements » en voyant son film. « Teeth of love » atteint cependant un degré de cruauté froide qui laisse perplexe. La première partie est, de manière générale, très réussie : le caractère des farouches adolescentes de la bande, de l’avis de tous ceux qui ont vécu cette époque, est tout à fait caractéristique de cette période où l’asexualité était de règle. En revanche, on a l’impression que le film dérape ensuite dans un enchaînement malsain qui rend mal à l’aise. On veut bien croire que le réalisateur ait puisé dans des souvenirs personnels comme source de son scénario, ce sont des choses qu’on aurait du mal à inventer. Mais il choisit un traitement volontairement brutal qui traduit une conception très noire des relations humaines, fondée sur des interactions complexes entre amour, mémoire et douleur physique, les souvenirs romantiques les plus profonds étant, selon lui, engendrés par la douleur. Le malaise que l’on ressent vient sans doute du caractère systématique que prend l’utilisation de la douleur dans le film, comme vecteur cathartique. C’est presque une approche clinique. On en vient alors à se dire que la psychanalyse a de beaux jours devant elle en Chine, comme l’affirme Huo Datong, le « Lacan » chinois (2). (1) Interprétée par Yan Bingyan (颜丙燕) qui signe là une superbe composition, entre adolescente farouche et jeune femme plus mûre, mais toujours torturée par son passé. Par une étrange coïncidence, son prénom signifie « hirondelle malade »… (2) Voir « La Chine sur le divan », chez Plon.
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