| 'Pleine lune sur Liangzhou', ou comment le Tibet a intégré la Chine |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Dimanche, 15 Novembre 2009 11:10 | |||
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Coproduction de la province du Gansu et de l’Administration d’Etat de la radio-télévision chinoise, «Pleine lune sur Liangzhou» est un film qui se veut raconter l'acte fondateur du rattachement du Tibet avec la Chine.
Avertissement-cet article est une simple présentation du film «Pleine lune sur Liangzhou», et en aucun cas un parti pris de la part de notre rédaction sur la question du Tibet. S'il est certain que ce long métrage s'accorde avec les arguments du gouvernement chinois, le choix de notre rédaction de vous le présenter ne répond à aucune motivation autre que culturelle ou cinématographique.
Fiche du filmTitre original : yuèyuán liángzhōu 月圆凉州
Titre en français : Pleine lune sur Liangzhou Titre international : Full Moon Over Liangzhou Réalisateur : Wang Xingjun Réalisation : 2005, Chine Acteurs principaux : Wang Xingjun, Cailao Genre : histoire 98 minutes Comment le Tibet est devenu chinois Dans un contexte de tensions et de désaccords sur la situation tibétaine, le film «Pleine lune sur Liangzhou» a une portée particulière. Il raconte en effet comment, au treizième siècle, le chef d’une secte tibétaine est venu à Liangzhou (aujourd’hui Wuwei, dans la province du Gansu) signer avec un chef mongol un accord de paix qui reconnaissait en fait la tutelle mongole sur le Tibet – tutelle devenue chinoise lorsque les Mongols ont ensuite établi la dynastie des Yuan. Il est intéressant de comprendre comment les choses se sont passées car ce fameux « accord de Liangzhou » a déterminé l’histoire des relations ultérieures entre la Chine et le Tibet.Le film commence par un bref raccourci historique, le situant au début du treizième siècle, au moment où le khanat mongol établi par Gengis Khan au nord de la Chine est en pleine expansion. «A cette époque, peut-on lire en sous-titre, la dynastie des Tubo fondée par Songtsen Gampo est, elle, en plein déclin du fait de ses divisions. Kuoduan, roi de Xiliang, a pour ordre de conquérir les terres Tubo.» L’image est belle, déroulant un paysage de steppe puis de hautes montagnes, accompagnée de chants d’abord mongols (de très beaux chants diphoniques) qui peu à peu se muent en chants tibétains au fur et à mesure que change le paysage – mais tout cela nécessite une petite explication.
Une alliance matrimoniale pour assurer deux siècles de paixPendant la dynastie des Tang, au cours de la première moitié du septième siècle, le roi Songtsen Gampo continua les conquêtes commencées par ses prédécesseurs de la dynastie du Yarlung (au sud-est de Lhassa) et fonda le royaume Tubo dont le territoire s’étendait sur une bonne partie de ce qu’on appelle aujourd’hui le Tibet. Cette politique d’expansion le porta au contact de l’empire Tang auquel il envoya par deux fois des ministres pour réclamer une alliance matrimoniale avec la famille impériale.
En 641, l’empereur Taizong finit par céder et lui envoyer la princesse Wencheng qui reste, dans les annales chinoises, le symbole de l’alliance de la Chine et du Tibet – le film y fait allusion plusieurs fois. Cette politique de relations amicales fut reprise par les successeurs de Songtsen Gampo. En 710, une autre princesse Tang, Jincheng, épousa le roi Tride Tsugtsen, apportant dans ses bagages classiques chinois et textes bouddhiques. En 821, enfin, sous le règne de l’empereur Muzong, fut signée l’« alliance Changqing » (du nom de l’ère alors en cours) qui scellait une « amitié aussi solide que s’il s’agissait d’une seule famille ».
Ce furent deux cents ans de paix et de rayonnement culturel pendant lesquels les souverains Tubo apportèrent un soutien actif à la propagation du bouddhisme sur leurs terres, accueillant textes et missionnaires d’Inde, de Chine et d’Asie centrale. Mais cette période se termina lorsque, en 842, fut assassiné le roi Langdarma qui avait initié une politique de persécution du bouddhisme. Kuodan, l'homme qui voulut établir la paix dans le khanat mongol
Le pays retourna au morcellement féodal, en proie à des luttes internes entre clans et ministres rivaux. Ce sont les divisions auxquelles fait allusion la première séquence du film. Elles durèrent près de quatre siècles, pendant lesquels de nombreux Tibétains, fuyant les conflits, allèrent s’établir dans les zones voisines, les provinces chinoises actuelles du Gansu, Qinghai, Sichuan et Yunnan qui ont gardé jusqu’à aujourd’hui des populations de langue et culture tibétaines.
Pendant ce temps, côté mongol, le troisième fils de Gengis Khan, Ogotaï, lui avait succédé en 1229. Il transféra en fief à l’un de ses fils, Godan ou Kuoduan en transcription chinoise, des zones du Gansu et du Qinghai qui avaient appartenu à l’empire tangut des Xixia, ou Xia de l’Ouest, vaincu deux ans auparavant. Il le chargea en outre d’agrandir ce territoire en conquérant le royaume Tubo. L’action du film commence là : Kuoduan est à cheval, à la tête de son armée, un cavalier est venu l’informer des luttes sanglantes entre clans locaux, « même le vent de la vallée pleure » dit-il. Cela rend le moment propice à l’attaque, tout le monde attend le signal du chef, mais celui-ci ne bouge pas, perdu dans ses souvenirs : alors qu’il avait été blessé au combat, il a été un jour sauvé par une jeune Tibétaine nommée Zhuoma. Comme il s’étonnait qu’elle ne le livre pas, elle lui répondit qu’elle était lasse de voir les gens mourir autour d’elle. Kuoduan s’était épris de la jeune femme à qui il avait promis de revenir la chercher. Mais elle avait posé une condition : qu’il ait d’abord rétabli la paix. La seconde diffusion du Bouddhisme au TibetDepuis lors, Kuoduan nourrissait l’espoir de cesser la guerre et d’unifier pacifiquement le khanat mongol et le royaume Tubo, poussé évidemment par des buts plus stratégiques, expliqués dans une superbe séquence que Mencius aurait appréciée : un de ses conseillers lui ayant demandé ce qui le poussait à baisser les armes, Kuoduan lui demande ce qu’il en pense lui-même, à quoi l’autre répond par un principe de Sunzi : « soumettre les troupes adverses sans combat. » Mais Kuoduan va plus loin : on peut conquérir un pays à cheval, dit-il, mais, pour le gouverner, on a besoin de l’amour du peuple…Pour avancer dans son entreprise, il décida de s’appuyer sur le seul pouvoir qui pouvait lui apporter le soutien dont il avait besoin : le pouvoir religieux, c’est-à-dire bouddhiste. Or, le royaume était alors partagé entre une foule de sectes rivales. En effet, dans la seconde moitié du dixième siècle, le bouddhisme connut au Tibet une renaissance qu’on a appelée « la seconde diffusion », marquée par la traduction de textes sanscrits et la fondation de nombreuses communautés monastiques appartenant à des ordres nouveaux dits « Sarmapa », opposés aux tenants de la première tradition dite « Nyingmapa », les Anciens. Lutte pour le pouvoir entre les sectes bouddhistes du TibetMais les ordres nouveaux étaient eux-mêmes divisés en diverses écoles, les deux plus importantes étant l’école Sakyapa et l’école Kargyupa – avec encore une multiplicité de sous-branches. Ces écoles étaient d’autant plus puissantes qu’elles étaient liées à des familles nobles dont le lignage cumulait pouvoir temporel et autorité religieuse, et représentées chacune par un moine éminent dont l’influence remontait à un fondateur illustre.Ayant étendu peu à peu leurs domaines et drainé les richesses, elles étaient devenues les principales forces politiques du pays, rivalisant entre elles pour obtenir l’hégémonie. Kuoduan ne savait à quel saint se vouer, littéralement. Il envoya donc un général s’enquérir sur place du chef religieux le plus influent et le plus respecté. Finalement, le choix se porta sur le chef des Sakyapa, Sakya Pandita – Saban en chinois – auquel fut envoyée une invitation à se rendre à Liangzhou pour discuter des conditions d’un traité entre Kuoduan et lui. Le film souligne les aspects religieux et personnels d’un sentiment profond de respect et d’admiration réciproques qui lia tout de suite les deux chefs. Kuodan et Saban, deux hommes à l'origine de l'alliance de 1247Mais l’histoire montre qu’ils avaient aussi une ambition commune d’atteindre une puissance incontestée dans leurs domaines respectifs, le mongol dans un khanat en proie aux rivalités entre candidats à la succession d’Ogotaï, mort en 1241, le religieux tibétain dans un royaume divisé par les luttes entre clans et écoles. Saban avait dépassé la soixantaine, il accepta pourtant l’offre mongole et, avec deux jeunes neveux, partit pour Liangzhou qu’il atteignit au terme d’un long et difficile voyage en août 1246.Kuoduan n’était pas là pour l’accueillir, ayant été appelé à la capitale mongole par la reine-mère, alors régente, pour l’élection du nouveau Khan. L’atmosphère y était plutôt lourde, et dangereuse : la veuve d’Ogotaï privilégiait son propre fils, et était prête, pour lui assurer le trône, à empoisonner Kuoduan. Celui-ci préféra renoncer au trône pour pouvoir continuer l’œuvre d’unification qu’il avait commencée et rejoindre Saban à Liangzhou pour entamer les discussions avec lui. Sur le chemin du retour, il apprit la mort de Zhuoma, tuée lors d’un raid mongol, ce qui renforça encore sa détermination de mettre fin aux expéditions armées. Le traité d’alliance fut conclu en 1247. Saban faisait acte d’allégeance au khanat mongol, lequel en retour lui offrait son soutien et lui garantissait la responsabilité des affaires locales en territoire Tubo. Lorsqu’il mourut, en 1251, à l’âge de 70 ans, il désigna comme successeur son neveu le plus âgé, Phagba, qui continua l’œuvre ainsi initiée par son oncle. La steppe et la montagne de neige finalement liéesKubilai Khan l’honora comme maître, et, lorsqu’il accéda au trône en 1259, le nomma Tuteur de l’Etat et lui conféra, avec un sceau de jade, la gestion des affaires bouddhiques dans le khanat unifié. C’était le début du système d’administration des affaires tibétaines par le gouvernement chinois, pendant toute la période impériale.Les dernières images nous livrent un message final apparaissant en sous-titre sur un paysage grandiose : « en 1271, Kubilai donna à son Etat le titre de dynastie des Yuan et unifia tout la Chine huit ans plus tard. Le Tibet est devenu officiellement une région administrative sous contrôle direct du gouvernement central. » On entend alors la voix off de Kuoduan s’adressant à Zhuoma et lui annonçant que la guerre est terminée : « La steppe et la montagne de neige sont finalement liées. » Le film, coproduction de la province du Gansu et de l’Administration d’Etat de la radio-télévision chinoise, est sorti en première mondiale lors d’une soirée spéciale aux Nations Unies en février 2006. Fondé sur un récit écrit en 1629 par un moine tibétain et intitulé « La généalogie des Sakya », il présente des lourdeurs incontestables, typiques des productions des studios d’Etat, mais son intérêt réside dans le message qu’il véhicule. Il explique les fondements officiels du rattachement du Tibet à la Chine, mais ne le fait pas de manière ouvertement doctrinale. Le rapprochement politique et religieux apparaît comme le résultat des affinités particulières entre deux êtres exceptionnels dont les ambitions particulières se rejoignaient dans la recherche de la paix. L’intention de l’auteur était de nous faire « revivre l’événement que fut la fusion du Tibet dans la grande nation chinoise, permettant aux nations tibétaines, mongoles, han et d’autres encore de vivre en paix. » Un film qui éclaire sur les motivations chinoises Le message essentiel du film est formulé par Kuoduan, répondant à la reine-mère, ravie de le voir renoncer au trône, mais ne comprenant pas son intérêt pour un territoire qu’elle ne voit que sauvage et couvert de neige : « Ce n’est pas un pays stérile et enneigé… Sans Tubo, notre pays n’est qu’une yourte sans clôture. » C’est la version poétique de la position officielle, énoncée en son temps par Deng Xiaoping en termes très clairs : pour ce qui concerne le Tibet, je suis prêt à discuter de tout, sauf de l’indépendance.Cependant, il est intéressant de se souvenir des bases sur lesquelles a été fondé l’accord initial et que souligne le film : la reconnaissance mutuelle d’un chef d’Etat et d’un chef religieux arrivant à un accord assurant la paix aux peuples concernés. La foi bouddhique était le lien fondamental, le pouvoir spirituel de l’un venant renforcer le pouvoir politique de l’autre, et vice versa … Note sur le titre du film : 月圆凉州 yuèyuán liángzhōu月圆 yuèyuán, en chinois, signifie littéralement « lune ronde ». La pleine lune, en tant que forme circulaire, est pour les Chinois, symbole de plénitude et de réunion. Les « gâteaux de lune » offerts lors du festival de la mi-automne sont ainsi le symbole des réunions familiales dont cette fête traditionnelle est la marque principale. Dans le film, alors que Kuoduan et Saban se sont mis d’accord sur les termes de leur traité, ils sortent dans la nuit et Kuoduan fait remarquer à son invité combien « la pleine lune est belle ce soir »…(ce qui, dans l’esprit de Saban, a dû être associé à un autre symbole, celui de la naissance et de la mort du Bouddha…)
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