| 'Le roi des masques' de Wu Tianming : un conte sublime aux multiples facettes |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Jeudi, 19 Novembre 2009 15:09 | |||
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«Le roi des masques» est l’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma chinois, c’est aussi l’un des plus profonds : empreint d’une grande chaleur humaine, c’est un conte moral aux significations multiples.
Fiche du filmTitre original : biànliǎn 變臉
Titre international : The King of masks Titre en France : Le roi des masques
Réalisateur : Wu Tianming Scénariste : Wei Minglun Réalisation : 1996, Chine Acteurs principaux : Zhu Xu (Le roi des masques), Zhou Renying (Gouwa), Zhao Zhigang (Liang Sao Lang) Genre : comédie dramatique 91 minutes
A noter
-le film de Wu Tianming a reçu de nombreuses récompenses dont les plus significatives sont : meilleure co-production aux Huabiao Awards, meilleur réalisateur (Wu Tianming) et meilleure co-production aux Golden Rooster, meilleur acteur (Zhu Xu) et meilleur réalisateur (Wu Tianming) au Tokyo Film Awards 1996.
L’art du «bianlian» Le film s’appelle en chinois 《变脸》 biànliǎn (ou 《變臉》en caractères non simplifiés). Cela signifie «changer de visage» et c’est un art en soi. C’est un aspect de l’opéra du Sichuan, ou 川剧 chuānjù, qui consiste à changer très rapidement de masques, dans un mouvement qui apparaît comme quasiment magique aux yeux des spectateurs. C’est un art qui remonterait au règne de l’empereur Qianlong, au dix-huitième siècle. Il aurait son origine dans une pièce qui racontait l’histoire d’un bandit au grand cœur volant les riches pour aider les pauvres ; capturé par la police de l’empereur, il «changeait de visage» pour leur échapper. Au début, la couleur du visage ayant, dans l’opéra chinois, un aspect symbolique caractérisant le caractère et l’humeur du personnage interprété, les acteurs en changeaient pendant les représentations en soufflant dans des bols de poudre colorée ; leur visage ayant été huilé, la poudre adhérait facilement. Une autre méthode consistait à se passer sur le visage une pâte colorée cachée dans la paume de la main. Mais la méthode fut perfectionnée : dans les années 1920, les acteurs commencèrent à utiliser des masques de papier huilé qu’ils se mettaient en couches sur le visage et enlevaient très vite, l’un après l’autre, selon le déroulement de l’action. Aujourd’hui, les masques sont en soie peinte. Le film Le personnage principal du film de Wu Tianming est un artiste passé maître dans cet art, d’où son surnom populaire de «变脸王» biànliǎnwáng, le roi du «changement de visage», ou roi des masques. L’action se passe dans les années 1930.Ce roi des masques est un vieil homme qui mène une existence modeste d’artiste ambulant, allant de village en village avec son singe se produire sur les places de marché où il a un succès assuré auprès du petit peuple des campagnes. Un jour, lors d’une fête locale, il rencontre sur son chemin une idole de l’opéra local, un chanteur des rôles féminins de «dan», 梁素兰Liáng Sùlán, que les gens ont quasiment déifié en l’appelant «活观音», c’est-à-dire «Guanyin vivante», du nom du bodhisattva de la compassion dont les Chinois ont fait une déesse populaire. Du haut du palanquin sur lequel les villageois le promènent en triomphe dans les rues, Liang aperçoit le vieil homme et, admiratif, lui propose d’entrer dans sa troupe pour assurer la transmission d’un art qui risque de mourir avec lui. Le vieux Wang préfère garder sa liberté, mais l’idée de sa succession a germé dans son esprit. Le problème est qu’il n’avait qu’un fils, celui-ci est mort, et son art ne peut, tradition oblige, se transmettre qu’à un héritier mâle. Il va donc dans une sorte de marché aux enfants, cour des miracles où les déshérités du coin essaient de vendre la progéniture qu’ils ne peuvent nourrir ; mais on ne lui propose que des filles. Au moment où il part, cependant, il entend derrière lui une voix d’enfant lui crier d’une voix plaintive : 爷爷, 爷爷 Yéye, Yéye (grand-père). Emu, il accepte de payer le prix pourtant élevé qu’on lui demande, et repart avec le petit garçon auquel il s’attache peu à peu. Ou ce qu’il croit être le petit garçon. Car c’est une petite fille, il ne tarde pas à s’en rendre compte. Furieux d’avoir été trompé, renonçant à s’en débarrasser car la gamine s’accroche désespérément à lui, il lui interdit désormais de l’appeler grand-père, seulement 老板 lǎobǎn, patron. Dévouée corps et âme à la seule personne qui lui ait jamais témoigné quelque tendresse, elle mérite bien son nom : 狗娃 gǒuwá, bébé chien. Il lui apprend peu à peu des tours d’acrobatie, mais, lui reprochant constamment d’être une fille, se refuse à lui enseigner son art.Ayant malencontreusement mis le feu au bateau sur lequel ils vivent, elle est finalement renvoyée. Errant à la recherche de nourriture, elle est repérée par un trafiquant d’enfant qui l’emmène avec lui. Dans le repaire où il l’enferme, elle trouve un petit garçon en pleurs qui a été enlevé d’une riche famille. S’évadant avec lui, elle l’emmène sur le bateau où le vieux Wang le trouve à son retour du village : le gamin ne sait que lui dire qu’il s’appelle 天赐 tiāncì, cadeau du ciel. C’est en fait le cadeau de Gouwa, mais c’est un cadeau empoisonné. Appréhendé, le vieil homme est accusé de rapt d’enfant et emprisonné. Il risque dès lors la mort. Désespéré, Gouwa va s’adresser à la seule personne qui lui semble capable, par ses relations, d’intervenir en faveur de son maître : l’acteur, Liang. Mais celui-ci, après une vaine tentative, lui déclare qu’il ne peut rien faire. Alors Gouwa se souvient d’une pièce d’opéra que son maître l’a emmenée voir, un jour : l’histoire d’une jeune fille très «vertueuse», qui, pour sauver son père injustement arrêté, se précipite du haut d’une falaise et renaît sous forme de Guanyin… S’étant, elle, précipitée du haut du toit du théâtre, à la fin d’une représentation où chantait Liang devant un parterre de généraux et d’officiels, elle est sauvée in extremis par l’acteur qui la reçoit dans ses bras : scène superbe où l’acteur, encore maquillé et revêtu de sa robe d’opéra, se retourne vers le général qui a précédemment refusé d’intercéder pour le vieux maître, apparaissant alors véritablement comme une «Guanyin vivante». Le maître des masques est sauvé, et son art aussi, puisqu’il consent dès lors à le transmettre à la petite fille. Le conte et ses multiples «visages»On voit généralement dans ce film une dénonciation du sort réservé aux femmes, et aux petites filles en particulier, dans la société traditionnelle chinoise. Disons que c’est la partie émergée de l’iceberg, sur laquelle il n’est pas besoin de s’étendre. Le film a un sens beaucoup plus profond. Tout l’art du réalisateur est d’en faire une sorte de message sub-liminaire qui touche sans même que l’on en soit totalement conscient.
Le problème de la transmission artistique Wu Tianming (吴天明) a réalisé son film à son retour de plusieurs années d’exil aux Etats-Unis (où il se trouvait au moment des événements de Tian’anmen, en 1989) et sept ans de silence forcé après «Le vieux puits», en 1987. Wu Tianming, né en 1939, passionné par le cinéma, commença une carrière d’acteur dans les années 1960, avant d’entrer en 1974 dans ce qui ne s’appelait pas encore l’Académie du film de Pékin. De 1983 à 1989, il est directeur des studios de Xi’an, où il tourne ses propres films, mais aussi produit les premiers films des grands réalisateurs de la «cinquième génération», Zhang Yimou, Chen Kaige, Tian Zhuangzhuang, dont il fait figure de mentor et mécène et dont il partage les démêlés avec les autorités. «Le roi des masques», dans ce contexte, apparaît comme une allégorie de l’artiste exilé et impuissant qui se préoccupe de la transmission d’un art menacé par le climat politique et la censure. Le vieux roi des masques emprisonné pour une faute qu’il n’a pas commise fait ainsi figure de l’artiste condamné à disparaître, avec son art, pour des raisons politiques qui le dépassent. Au-delà, on peut le lire aussi comme un hommage déguisé à tous les réalisateurs qui ont influencé Wu Tianming, ceux qui l’ont formé à ses débuts, et dont les œuvres sont peu ou prou oubliées aujourd’hui. Le premier est le réalisateur soviétique Alexandre Dovjenko, considéré comme le troisième grand de la "troïka" du cinéma soviétique, après Eisenstein et Poudovkine. Alors que ses parents le destinaient à une carrière d’ingénieur, c’est après avoir vu le film emblématique de Dovjenko «Le poème et la mer» (1) que Wu Tianming sentit naître en lui une passion pour le cinéma, jusqu’à vendre des souliers neufs pour se payer les billets d’entrée. Ensuite, en 1974, il commença sa carrière en collaborant avec le réalisateur Cui Wei, figure tragique du cinéma chinois : né en 1912 dans une famille de paysans pauvres du Shandong, ouvrier à 12 ans dans une usine de tabac de Qingdao, membre de l’académie Lu Xun en 1938, persécuté pendant la Révolution culturelle, mort en 1979. Devenu fonctionnaire du Parti en 1949, il quitta ce poste en 1956 pour rejoindre les studios de Pékin. Le film qu’il tourna en 1974 en collaboration avec Wu Tianming - 《红雨》(la pluie rouge) - est l’une de ses dernières œuvres. Wu Tianming collabora ensuite avec Teng Wenji (滕文骥), né en 1944, entré au studio de Xi’an en 1973. Wu Tianming tourna deux films avec lui en 1979 et 1981, dont le premier 《生活的颤音》, souvent traduit par « The thrill of life », est sans doute le plus intéressant.C’est l’histoire d’un violoniste qui évoque avec une profonde tristesse le souvenir de Zhou Enlai. Il faut rappeler que c’était l’époque, après la chute de la Bande des Quatre, où la mémoire du premier ministre était glorifiée ; mais, ce qui est intéressant, c’est que Teng Wenji a abordé son sujet sous l’angle musical. Par la suite, en 1985, il tournera un film avec Yin Tingru « Star», qui fait figure de premier film musical chinois, puis «La rhapsodie du printemps», sorti en 1998, qui retrace la carrière d’un compositeur chinois célèbre pour avoir contribué à la préservation de l’héritage musical chinois pendant la Révolution culturelle. Tout récemment, en 2005, “Sunrise sunset” était la chronique d’une troupe de musique traditionnelle du Shanxi, un film sur la passion du métier de ces musiciens, attachés à leurs valeurs et menacés par la vie moderne … «Le roi des masques» est donc comme un hommage de Wu Tianming à tous ses prédécesseurs, et d’abord à ceux qu’il a connus et auprès desquels il s’est formé. On retrouve dans leurs œuvres l’un des thèmes principaux du film : la précarité de la vie d’artiste, et de musicien en particulier, et la difficulté de transmettre un art qui représente une part de l’âme de la nation, et risque, en disparaissant, de constituer une perte irrémédiable. Au-delà de ces exemples précis, c’est une réflexion sur la valeur de la transmission de l’art et de la pensée de maître à disciple, qui est l’une des grandes constantes de la culture chinoise. (2) L’opéra comme symbole Néanmoins, «Le roi des masques» serait resté un film de plus sur ce thème, avec une note ‘dickensienne’ dans la satire sociale, s’il n’était porté par le choix de l’opéra comme symbole artistique par excellence : l’art total et suprême. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle Wu Tianming a choisi l’opéra du Sichuan pour représenter ce symbole : parce qu’il est né, au dix-huitième siècle, sous les règnes des empereurs Yongzheng et Qianlong, de la synthèse de cinq styles préexistants d’opéra. On peut donc le considérer comme une somme en soi. L’opéra figure ici comme personnage à part entière. «Le roi des masques» n’est pas un film d’opéra, c’est un film sur l’opéra, sur le pouvoir quasiment incantatoire et magique de l’opéra, qui agit sur l’esprit des spectateurs jusqu’à leur faire perdre le sens de la réalité. C’est parce que Gouwa a assisté fascinée à la représentation de l’opéra que l’acteur lui apparaît réellement comme l’incarnation de Guanyin ; lorsqu’elle va le voir pour tenter de sauver le vieux maître, elle l’appelle d’ailleurs, comme tout le monde, «活观音», vivante Guanyin, et ce n’est pas chez elle une expression imagée, c’est la vérité. Par la suite, lorsqu’elle se jette du haut du toit du théâtre, il n’y a pas dans sa tête l’ombre d’un doute : elle va renaître elle aussi comme vraie Guanyin, et elle sauvera son maître. Le plus étonnant, c’est que le film agit avec la même force que l’opéra lui-même, avec le même pouvoir magique, et c’est sans doute là ce que voulait Wu Tianming. Le cinéma devient le vecteur de l’art, un art ésotérique dont la transmission, par conséquent et par essence, ne peut donc se faire qu’entre disciples, entre initiés. On peut considérer que ce n’est pas tellement (ou pas seulement) parce qu’elle est une fille que Gouwa, au départ, n’est pas jugée digne de recevoir l’enseignement du maître ; il lui faut d’abord faire ses preuves, parcourir le chemin initiatique parsemé d’épreuves réservé aux disciples dans toute religion. Un trio d’acteurs remarquablesLes trois acteurs principaux du film sont remarquables, à commencer par Zhu Xu (朱旭)dans le rôle principal (c’est, entre autres, l’un des interprètes du film de Zhang Yang 张扬 sorti en 1999 : «Shower» 《洗澡》), et la petite Zhou Renying (周仁莹)dans le rôle de Gouwa.Leur interprétation renvoie à la tradition de jeu légèrement théâtral du cinéma chinois dans sa période héroïque, tout en restant d’une grande subtilité, ce qui convient tout à fait au sujet. Quant à Zhao Zhigang (赵志刚), lui-même dans la vie célèbre star de l’opéra Yueju, opéra de la région de Shanghai, il symbolise à lui seul la force émotionnelle et l’emprise de l’opéra sur les esprits. Spécialiste des rôles de jeunes hommes dans l’opéra Yueju qu’il a contribué à faire évoluer (cet opéra était traditionnellement chanté seulement par des femmes), il est allé à Chengdu pendant plusieurs mois pour se former aux rôles féminins (joués par des hommes) de l’opéra du Sichuan. Le résultat est prodigieux : le jeu de l’acteur atteint là un sommet, l’illusion est tellement parfaite que la petite Zhou Renying, dit-on, l’appelait, sur le tournage, tantôt papa, tantôt maman… * (1) «Le poème et la mer» ((Поэма О Море) fut terminé en 1958 par la femme et collaboratrice du réalisateur, après la mort de celui-ci, d’un infarctus, en 1956. Dovjenko avait dit avant de mourir : «J'ai eu beaucoup de joie à préparer mon travail en fonction de l'écran panoramique... Cette grande largeur convient aux éléments de mon film: steppes immenses et monotones, eaux rassemblées de la mer, .. toute l'idée des grands espaces...» Les thèmes favoris développés par Dovjenko étaient la joie terrestre, le triomphe du nouveau sur l'ancien, l'alliance de l'homme et des forces élémentaires qui gouvernent le monde, autant de thèmes qui ne pouvaient qu’impressionner le jeune Chinois qu’était Wu Tianming à l’époque. (2) La réalité a d’ailleurs encore une fois dépassé la fiction : ces dernières années, une jeune Chinoise de Malaisie est devenue une spécialiste populaire de bianlian après avoir reçu l’enseignement de son père. Par ailleurs, en octobre 2007, lors d’un festival d’opéra du Sichuan à Honolulu, il a été annoncé qu’il était désormais permis aux femmes d’apprendre ces techniques et de les interpréter publiquement. NB On trouve facilement le DVD du film, mais on trouve aussi le film sur internet, en quatre parties d’environ 25 minutes chacune : 1ère partie 2ème partie 3ème partie fin
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