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Écrit par Brigitte Duzan   
Samedi, 21 Novembre 2009 03:55

'Le procès de Tokyo', de Gao Qunshu : un film dans la ligne (officielle)

Présenté comme une sérieuse reconstitution historique et un plaidoyer pour la paix universelle, «Le procès de Tokyo» ne s'avère au final qu'un nouveau film au message caricatural sur le conflit sino-japonais. Un casting mal approprié et une mise en scène surfaite gâchent ce long métrage qui offre pourtant une reconstitution intéressante de l'atmosphère du procès...

Fiche du film

Titre original : Dōngjīng Shěnpàn 东京审判

Titre international : Tokyo Trial

Titre français : Le Procès de Tokyo

Réalisateur : Gao Qunshu

Réalisation : 2006, Chine

Acteurs principaux : Damian Lau (Mei Ru'Ao), Ken Chu (Xiao Nan), Kelly Lin (Yoshiko Wada)

Genre : Histoire/Drame

1H50 environ

《东京审判》 (ou « Tokyo Trial »), premier long métrage de Gao Qunshu (高群书), est une reconstitution du procès qui eut lieu à Tokyo du 3 mai 1946 au 12 novembre 1948, dans le cadre du Tribunal militaire international pour l’Extrême Orient, pour juger les hauts responsables japonais inculpés de crimes de guerre et de crimes contre la paix et contre l’humanité pendant la seconde guerre mondiale. Sorti en septembre 2006, il a été réalisé pour la commémoration du 75ème anniversaire du début de l’invasion de la Chine par le Japon, en septembre 1931.

Le point de vue du film

Une photo d'époqueLe film commence en mars 1946, alors que le juge chinois Mei Ru’áo (梅汝璈) vient d’arriver dans la capitale japonaise pour participer au procès. Il est l’un des onze juges envoyés par les onze pays alliés vainqueurs du Japon, le Tribunal étant par ailleurs présidé par onze procureurs représentant ces différents pays.

Avant même le début des audiences,  Mei Ru’áo conteste l’ordre dans lequel les juges doivent être placés : il vient en troisième position après l’Américain et le Britannique, ce qu’il considère comme un affront à son pays et au peuple chinois qui ont subi, dit-il, le poids le plus lourd des combats et des pertes humaines dans la guerre contre le Japon et dont la lutte a été décisive pour l’issue des combats.

Cette entrée en matière détermine le ton du film et son message : il s’agit pour la Chine, en affirmant sa place sur la scène internationale, de faire reconnaître les sévices que sa population a subis aux mains des Japonais et de rendre justice pour que les responsables soient punis et que de telles agressions ne puissent plus avoir lieu.

Les premières images sont celles des destructions causées par la guerre sur le sol japonais par les bombardements américains : le commentaire souligne que les victimes de la guerre sont aussi les civils japonais dont l’avenir a été ruiné par les menées expansionnistes de leur gouvernement.

Gao Qunshu s’efforce ainsi de placer l’objectif du Tribunal sur un plan universel de défense des populations menacées par des politiques irresponsables, ce qui exonère par là même le juge chinois, ainsi que son gouvernement, de toute visée de pure revanche nationaliste et lui confère au contraire une aura de noblesse patriotique. Alors que le Tribunal est présidé par les représentants américains, c’est sur lui, ses motivations et ses réflexions récurrentes (en voix off), que le film est centré.

Gao Qunshu a fait de longues recherches sur le procès et son film inclut des documents d’archives qui replacent les procédures dans leur contexte véritable. Il a ainsi trouvé au Japon les notes des débats houleux qui ont eu lieu, et il a reconstitués les interventions de chacun des participants, ainsi que leurs costumes. Pour assurer un effet encore plus véridique, le film est en outre tourné dans la langue de chacun des intervenants du procès, anglais et japonais, plus le chinois.

Un cadre romancé qui affaiblit la présentation du procès

Ken Chu, dans un rôle qui décrédibilise le filmAlors que le réalisateur a fait des efforts louables pour que sa reconstitution des faits semble le plus véridique possible, il a doublé le personnage du juge Mei Ru’áo par celui d’un journaliste chinois sensé couvrir le procès pour le compte d’un journal de Hong Kong, qui est, lui, du domaine de la fiction.

En outre, ce journaliste retrouve dans la salle d’audience une autre journaliste, japonaise elle, dont il a été autrefois amoureux, mais dont la guerre l’a séparé. Ils retombent évidemment dans les bras l’un de l’autre.

A partir de là, le film dérive vers une fiction digne d’un polar télévisé, le frère de la Japonaise étant un jeune patriote anti-chinois violent et menaçant qui voudrait venger son pays en liquidant les étrangers autour de lui. On comprend le motif du scénariste : il a voulu rendre le contexte de tension nationale dans lequel se déroulait le procès en l’illustrant par un drame familial. Le film y perd malheureusement sa rigueur initiale.

Gao Qunshu s’est rendu célèbre en réalisant, justement, des séries télévisées à base d’intrigues policières, dont la première, fin 2000, en 21 épisodes, intitulée 《命案十三宗》(mìng'àn shísānzōng : treize cas d’homicides), battit des records d’audience.

Dans « Le procès de Tokyo », l’élément fictionnel inséré dans le scénario semble sorti de l’une de ses séries, avec menace d’assassinat et règlement de compte sanglant au final, qui semblent répondre aux atrocités dénoncées au cours du procès, mais ne font que rompre le sérieux affiché par ailleurs dans l’effort de reconstitution historique des débats eux-mêmes. On est là sur deux plans totalement inconciliables.

De manière générale, pensant sans doute que c’était nécessaire pour maintenir l’attention de son auditoire, Gao Qunshu a repris des recettes classiques propres à entretenir le suspens. Cela donne de longues scènes comme celle, interminable, du dépouillage des bulletins de vote, à la fin du film, où l’issue du scrutin secret est liée à l’ultime bulletin ouvert, les voix pour et contre la peine de mort pour les sept principaux accusés étant jusque là également réparties.

Cela souligne évidemment la fragilité du verdict ainsi rendu, mais ceci est un élément finalement marginal : le caractère contestable du procès lui-même et de ses procédures  n’est pas effleuré. Le film est basé sur le principe qu’il s’agit d’un procès juste, comme le répète à satiété le juge Mei Ru’áo. L’accent est mis sur la dénonciation des crimes commis par les Japonais pendant la guerre et sur leurs responsabilités dans son déclenchement, et non sur le procès lui-même, dont la légitimité fut pourtant contestée par beaucoup.

Un film où le noir est indiscutablement noir

Des Japonais caricaturésLe film fait allusion, à la fin, aux réticences du juge indien à condamner les hauts responsables japonais à la peine de mort, mais il base son désaccord uniquement sur la base de préceptes bouddhistes. En réalité, le juge Radhabinod Pal émit un jugement séparé dont les principaux points furent ensuite repris à partir des années 1950 lorsqu’on commença à contester un jugement qui fut dénoncé comme étant « la justice des vainqueurs ». Son argumentation était développée sur  trois lignes principales :

-D’une part, il relativisait les accusations contre les hauts responsables japonais en rappelant que les Etats-Unis s’étaient eux aussi rendus coupables d’atrocités par l’utilisation de la bombe atomique et des bombardements incendiaires des grandes villes japonaises. Il comparait en outre la doctrine japonaise d’ « aire de co-prospérité asiatique » à la doctrine Monroe appliquée en Amérique.

-Il ajoutait un argument juridique de nature plus technique : les condamnés auraient été jugés sur des bases qui n’existaient pas alors dans le droit international. Les charges retenues contre les accusés, et en particulier celle de « crime contre la paix », relevaient d’une législation « ex post facto ».

-Il contestait également l’interprétation des événements historiques ayant mené à la guerre : selon lui, il ne s’agissait pas d’une « conspiration » de quelques ministres et responsables militaires, mais d’un enchaînement de décisions prises par des gouvernements successifs dans le contexte de développements politiques internationaux perçus comme des menaces contre la sécurité nationale : essentiellement  l’agitation nationaliste et communiste en Chine, et la subversion entretenue par l’Union soviétique.

La constitution de la « sphère de co-prospérité asiatique » aurait été justifiée par la tendance générale, dans le contexte de montée du protectionnisme dans les années 1920, à substituer une politique de blocs économiques au libre-échange mondial, ce qui entraînait des restrictions à l’accès aux ressources naturelles.

Tout en conservant ces arguments de base, le débat a beaucoup évolué au cours des années suivantes. Le procès de Tokyo a fait l’objet de nombreux travaux historiques, au Japon comme aux Etats-Unis, qui ont mis en lumière les faiblesses procédurales et les biais politiques à l’œuvre dans le travail du Tribunal. La Charte de Tokyo, qui en formalisa les compétences, fut préparée par un organe dit international mais qui était en réalité plus ou moins le fait des autorités américaines d’occupation. L’autorité du chef des autorités d’occupation, le général Mac Arthur, fut déterminante dans tout le processus.

Le juge Mei Ru'ao, le Surtout, il est unanimement reconnu aujourd’hui que le procès de Tokyo, qui ne se termina qu’en novembre 1948, fut conditionné par les priorités de la Guerre froide. Il faut bien se rappeler que l’ennemi était alors devenu le communisme, dans sa version chinoise autant que soviétique.

Soucieux de rétablir l’ordre et de restaurer l’économie dans un pays dès lors envisagé comme un allié dans la lutte contre le communisme international, le procureur américain qui présidait les débats, Joseph B. Keenan, mit dès le départ l’empereur Hirohito hors de cause.  

Bien plus qu’une justice des vainqueurs, comme les critiques ont eu tendance à le considérer pendant longtemps, il est aujourd’hui admis que le procès de Tokyo fut le lieu d’un compromis qui permettait d’inscrire le Japon dans un nouvel ordre international dominé par les Etats-Unis en échange de la mise hors de cause de l’empereur Showa.

Le Parti libéral démocrate japonais y trouvait lui-même un avantage appréciable : à l’abri de la menace communiste, il put se consacrer en priorité au développement économique du pays, et asseoir ainsi sa domination politique.

Le film de Gao Qunshu fait une rapide allusion à l’impunité accordée à l’empereur, mais passe totalement sous silence les questions et réflexions que suscite le procès : il en reste à une vision obsolète et simpliste des choses.

Une vision simpliste

Kelly LinOutre son intrigue pseudo-policière mal venue et mal ficelée, le film pêche par une extrême théâtralité qui dessert le message de mansuétude pacifiste qu’il est sensé véhiculer. Les gros plans sur les visages soulignent l’impassibilité des accusés japonais qui ont dès l’abord plaidé non coupables et sont présentés comme intimement convaincus de leur bon droit (impassibles sauf lorsqu’ils ne peuvent réprimer, à certains moments, un rictus digne des films de propagande anti-japonais des années 60), tandis que ceux, longs et répétés, sur celui du juge chinois, en soulignent la fermeté inébranlable de valeureux patriote.

On ne peut s’empêcher de ressentir un certain malaise lors de certaines scènes diabolisant les témoins, qu’il s’agisse de Puyi ou encore du général et ancien premier ministre Hideki Tōjō, présenté comme le grand responsable de l’agression japonaise, affirmant que, si c’était à refaire, il recommencerait !

Le film reprend là le mythe d’une prétendue manipulation de l’empereur Hirohito par une clique de militaires menée par le général Tōjō qui a permis de sauver la dynastie impériale après la défaite. Il passe totalement sous silence la déclaration finale de Tōjō acceptant pleine responsabilité pour ses actes pendant la guerre. C’est un personnage beaucoup plus complexe que le monstre présenté sans nuances par le film.

Accentuant encore la théâtralité des scènes du procès, Gao Qunshu utilise même des procédés de bruitage accompagnant l’entrée des principaux témoins dans l’enceinte du Tribunal qui sont ceux employés dans des films de science fiction pour annoncer des événements surnaturels inquiétants.

Enfin, si les généraux japonais sont dans l’ensemble très ressemblants, le choix des acteurs chinois est déterminant pour finir de ruiner la prétention au sérieux et à l’objectivité historique dont se prévaut le réalisateur : il s’agit, pour la partie chinoise, d’acteurs de Hong Kong et de Taiwan célèbres en particulier pour leurs rôles dans des films de kung fu et des séries télévisées populaires :

-Damian Lau (刘松仁), qui interprète le juge Mei Ru’áo, né à Hong Kong en 1949, a souvent joué des rôles de héros sympathique et peu disert dans des films de wuxia des années 80 et 90, le principal rôle qui l’ait fait connaître étant dans 《豪俠》 “Last Hurrah for Chivalry”, de John Woo (吴宇森), en 1979. Comme il est particulièrement populaire auprès du public féminin pour ses rôles à la télévision, il a été surnommé « Lady Killer » (le tueur de ces dames).

-Le procureur chinois Xiang Zhejun (向哲浚), qui apparaît épisodiquement dans le film, est interprété par un autre vétéran de Hong Kong, Kenneth Tsang (曾江), né en 1938, qui joua dans des films policiers et de kung fu à partir du milieu des années 1960, culminant en 1986 avec le film de John Woo《英雄本色》 « A Better Tomorrow ». Il a ensuite tourné à Hollywood, en particulier dans le 20ème James Bond, « Die another day », en 2002.

-Le jeune journaliste Xiao Nan est interprété par une star de Taïwan : Ken Chu (ou 朱孝天 Zhū Xiàotiān). Né en 1979, il est célèbre pour ses rôles dans les séries télévisées cultes《流星花園》« Meteor Garden » (2001) et « Meteor Garden II » (2002). Mais c’est aussi un chanteur populaire de Mandopop, membre du groupe F4. Le film va même jusqu’à lui donner une petite séquence où il chante dans un bar…

-Enfin, la journaliste japonaise est interprétée par une autre star de Taiwan, Kelly Lin Hsi-Lei  (林熙蕾), actrice et mannequin, née en 1975, qui a fait des dizaines de couvertures non seulement à Hong Kong, à Taïwan et en Chine, mais aussi pour l'édition française de Marie Claire en 2005 et l'édition italienne de Vogue en 2007. On l’a vue dans de nombreux films de Hong Kong, de Tsui Hark, Patrick Tam et surtout Johnnie To, dont le tout récent 《文雀》, « Sparrow », en 2008.

Ajoutons que le juge américain qui préside les débats est interprété par Dan Ziskie, un acteur de séries télévisées américaines qui a joué en particulier le rôle d’un procureur général dans la série culte « 24 » (saison 5) dont Gao Qunshu s’est inspiré pour sa propre série télévisée 《征服》en 2003…

Conclusion

Un film surjoué et caricatural« Le procès de Tokyo » donne donc l’impression désagréable d’un téléfilm surjoué qui compte sur la popularité de ses acteurs pour gagner la faveur du public, impression qui s’ajoute à celle non moins désagréable d’une mise en scène du procès à des fins démonstratives.

Gao Qunshu a déclaré que son intention était de défendre la cause de la paix ; il voulait d’abord montrer que le procès avait été conduit conformément au droit international, et que c’était donc un procès juste ; au-delà, il voulait offrir une réflexion sur les destructions entraînées par la guerre, et les souffrances infligées aux populations.

Malheureusement, la mise en scène donne du procès un aspect caricatural, qui renforce le caractère biaisé du propos. C’est bien la dernière chose que l’on pourrait souhaiter pour traiter d’un sujet aussi complexe et toujours brûlant, la mémoire de la guerre étant instrumentalisée aussi bien au Japon qu’en Chine, où le souvenir des atrocités japonaises a constamment été utilisé pour renforcer le sentiment d’unité nationale dans le contexte de tensions sociales – ce qui est toujours le cas aujourd’hui.
 
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