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'Lala's gun' de Ning Jingwu : au coeur de la société Miao PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Duzan   
Dimanche, 22 Novembre 2009 12:06

'Lala's gun' de Ning Jingwu : au coeur de la société Miao

Oeuvre de Ning Jingwu, «Lala's gun» est une véritable plongée dans l'univers des Miao, une minorité ethnique chinoise qui a gardé son identité et ses traditions intactes. Bien que basé sur un scénario fictif, le long métrage est filmé sur le modèle d'un documentaire.

Fiche du film

Titre original : Lala de qiang  滚拉拉的枪

Titre international : Lala's gun

Réalisateur : Ning Jingwu

Scénariste : Ning Jingwu

Réalisation : 2008, Chine

Genre : Drame

1H43 environ

A noter

« Lala’s gun », traduction littérale, pour une fois, du titre chinois 《滚拉拉的枪》, était présenté dans le cadre de la section « Génération 14 plus » du festival de Berlin 2009 (où le dernier film de Chen Kaige sur Mei Lanfang faisait partie de la compétition officielle).

Un conte moderne…

Le film suit les aventures d’un jeune garçon, Gun Lala (滚拉狮拉), qui va avoir quinze ans dans un mois. Il habite dans un coin reculé de la province de Guizhou, en pays Miao, où une tradition veut que, à cet âge, les garçons reçoivent des mains de leur père un fusil de chasse qui les consacre comme adultes dans la communauté villageoise.

Or Lala a toujours vécu avec sa grand-mère et n’a jamais connu son père. Il décide donc de partir à sa recherche. Mais il ne sait de lui que ce que sa grand-mère lui a dit : qu’il était le meilleur chanteur et le meilleur chasseur du village, et qu’il a une envie à l’arrière du cou, en forme de griffe de dragon.

Le jeune garçon parcourt la montagne, passant d’un mauvais chasseur à un fermier bigame qui ne peuvent se qualifier pour être le père recherché. Il tombe enfin sur un chanteur qui officie lors de funérailles en interprétant les chants traditionnels pour pacifier l’âme des disparus et qui décide de faire de Lala son héritier. Mais Lala pense toujours à son père et regrette sa grand-mère…

Le scénario se présente ainsi comme une sorte de « road movie » aux allures de conte initiatique. C’est original, mais l’intérêt du film n’est pas vraiment là.

… un conte en pays Miao

« Lala’s gun » est en fait une plongée dans l’univers très coloré des Miao, une minorité nationale que l’on trouve en Chine essentiellement dans les provinces méridionales du Yunnan, du Guizhou et du Guangxi. Leur nom ((苗, Miáo), qui signifie littéralement « riz cru », est une allusion à leur tradition d’irrédentisme notoire (1): ce sont des peuplades qui ne se sont jamais laissé ni intégrer ni siniser.

Elles ont donc conservé des traditions très vivantes et des modes de vie que la modernité a encore à peine effleurés. Si l’on ajoute la beauté des paysages de ces régions à celle des costumes, chants et danses traditionnels, cela fait une zone touristique très prisée.

Le film a été tourné à Basha (岜沙), dans le sud-ouest de la province du Guizhou, un village de montagne particulièrement préservé qui continue à vivre sans autre lien avec l’extérieur que quelques groupes de touristes occasionnels. Les mentalités, en particulier, n’ont guère évolué, les esprits étant encore empreints de superstitions ancestrales.

Ning Jingwu (宁敬武)a découvert la région en 2005. Il était alors directeur artistique sur le tournage d’un film dans la région de Leishan : 《阿娜依》, ou « Anayi », premier film d’une jeune réalisatrice elle-même de nationalité Miao, Chou Chou (丑丑)(2).

Il s’est trouvé plongé dans un univers qui semblait ne pas avoir changé depuis deux mille ans, lui donnant l’impression que l’histoire avait achevé là son rythme cyclique. En regardant vivre ces gens, il a peu à peu ressenti un grand respect envers eux ; comme il l’a dit lui-même : « 在他们面前我感到了我们的卑微 » (en face d’eux, j’ai eu le sentiment que nous avions un statut inférieur).

Alors il est revenu, à Basha, avec l’histoire de Gun Lala. Le film est donc en fait un double voyage initiatique : celui de Lala, et celui de Ning Jingwu en pays Miao.

Un film proche du documentaire...

« Lala’s gun » reprend le genre cher à Jia Zhangke qui a fait nombre d’émules : il a réalisé son film à partir d’un documentaire ; celui-ci lui a permis, entre autres, de sélectionner ses acteurs, tous locaux et non professionnels : le jeune qui joue Lala et ses camarades, mais aussi la grand-mère, une vieille dame de 86 ans qui n’avait aucune idée de ce que pouvait bien être un film, et apparaît donc plus vraie que nature.

Il a d’ailleurs fallu des trésors d’ingéniosité au réalisateur pour surmonter les obstacles dus aux superstitions locales. Le scénario prévoyait la mort accidentelle de l’un des jeunes : aucun des jeunes du village ne voulait jouer le rôle ; ce fut finalement un garçon qui était allé travailler à l’extérieur, donc un peu plus déluré, qui l’accepta, mais encore à la condition que les rites de prières funèbres traditionnels soient ensuite respectés.

De même, l’une des séquences comportait un incendie : une vieille maison abandonnée avait été achetée pour cela, un peu en dehors du village, mais, même ainsi, Ning Jingwu dut aller tourner la séquence ailleurs, la population s’y opposant résolument.

Il y a donc un véritable effort d’authenticité, qui se traduit en particulier par le choix de tourner dans la langue locale.

.. qui sacrifie à la mode du retour aux sources

Ning Jingwu est assez représentatif, finalement, de la tendance générale qui se manifeste chez les réalisateurs chinois aujourd’hui. Jusqu’en 2006, il a tourné des films dont les thèmes sont essentiellement des problèmes sociaux urbains (3), le plus connu étant sans doute 《磨剪子抢菜刀》, « Birthday », une sorte de comédie amère à la Zhao Benshan.

Il a amorcé un tournant aussitôt après, en 2007, avec《梨花雨》(pluie sur Lihua), qui peignait l’évolution des sentiments entre deux personnages d’un village du nord-est de la Chine : un apiculteur récemment arrivé là pour y travailler, et la femme chef du village, endurcie par les épreuves. Le scénario était signé Li Ming  (李铭), lui-même ancien villageois du Liaoning qui avait transcrit dans cette histoire sa propre expérience et sa nostalgie du pays natal.

« Lala’s gun » est un pas supplémentaire dans cette direction. Il est à replacer dans une tendance actuelle dans le cinéma chinois qui représente comme un retour cyclique du mouvement de « recherche des racines » (寻根)du milieu des années 80.

Après une période d’intense réflexion sur les problèmes de société en milieu urbain nés d’une rapide modernisation et la dénonciation des déséquilibres provoqués par la rupture brutale des modes de vie traditionnels, le balancier est revenu vers la campagne, comme si elle détenait les clés du retour à l’équilibre et au calme. D’où une vague de films, y compris des documentaires, qui se passent en général dans les provinces d’origine des réalisateurs, et qui sont comme des hommages au coin de terre qui les a vus naître.

Mais, comme dans le superbe film sud-coréen, « Printemps, été, automne, hiver... et printemps », le printemps que l’on retrouve n’est jamais exactement celui que l’on a quitté, et conservé en mémoire. Le temps a fait son œuvre, et la modernité est passée par là. De là vient sans doute la fascination pour des cultures que le temps semble avoir oubliées, comme dans le cas présent de Ning Jingwu.

On peut cependant se demander s’il n’y a pas dans sa démarche un côté un peu superficiel et facile qui ressort finalement de l’attrait d’un passé préservé plus ou moins exotique, contrairement à ses confrères qui puisent dans leurs propres antécédents les sources de leur réflexion.  

Notes
(1) C’est au début du 18ème siècle que ces peuplades, qui habitaient dans des régions plus centrales de la Chine, ont commencé à se déplacer vers le sud, pour fuir les troubles, éviter la sinisation et trouver de nouvelles terres arables. Il ne se sont d’ailleurs pas arrêtés à la frontière chinoise : on trouve des Miao (également désignés par le terme de « Hmong ») au Vietnam, au Laos, en Thaïlande et au Myanmar.

(2) Le film, sorti en décembre 2006, est une sorte de romance colorée sur fond de chants et de danses traditionnels. Extrait : http://www.tudou.com/programs/view/NrwYBI2tTVc/

(3) Filmographie de Ning Jingwu (les titres entre parenthèses ne sont que les traductions du titre chinois, en l’absence de titre international)

1998    《成长》        Growing up
2000    《无声的河》        Silent river
2003    《夺子》        Running for son
2005    《遭遇·阮玲玉》    (rencontre avec Ruan Lingyu)
2006    《磨剪子抢菜刀》    The birthday
2007    《梨花雨》        (la pluie sur le village de Lihua)
2008    《滚拉拉的枪》    Lala’s gun
《鸟巢    》        Bird’s nest

Ce dernier film, tourné aussi en pays Miao, juste avant les Jeux olympiques de Pékin, est un pendant du précédent, racontant l’odyssée d’un enfant qui part voir ce que son père veut dire lorsqu’il dit dans ses lettres qu’il « construit le nid d’oiseau »*. Cela rappelle un peu Kiarostami (en particulier « Le passager »).
(* c’est le nom du gigantesque stade olympique de la capitale).
 
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