| 'L'Argent du charbon', de Wang Bing : le marchandage érigé en loi suprême |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Lundi, 23 Novembre 2009 06:09 | |||
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«L'argent du charbon» est un nouveau documentaire de Wang Bing, une des références chinoises en la matière. L'oeuvre est une réflexion sur la Chine d'aujourd'hui, livrée à la loi sauvage du marché.
Si l’on veut voir Wang Bing, il vaut mieux se lever tôt : pour son nouveau documentaire, « L’argent du charbon », ce lundi au centre Pompidou, la salle était pleine ! C’est que Wang Bing, depuis son premier long métrage, « A l’ouest des rails », est une star internationale du documentaire (1). Le nouveau film qu’il nous dévoile aujourd’hui s’inscrit parfaitement dans la lignée des précédents. Petit flash backDans 《铁西区》(« A l’ouest des rails »), il a filmé la lente agonie d’un complexe industriel qui fut le plus vaste de Chine au temps de sa splendeur, dans les années 60-70, et qui représentait un condensé du mode d’industrialisation de la Chine maoïste : ces usines furent en effet construites en 1934 pour produire le matériel de guerre de l'armée impériale japonaise, puis reconverties à la fin des années 50 avec du matériel, fourni par l’Union soviétique, qui avait été « confisqué » aux Allemands à la fin de la seconde guerre mondiale.Dans les années 80, il y avait dans ces usines obsolètes près d’un million d’ouvriers qui furent touchés de plein fouet par la vague de restructuration drastique qui intervint à la fin des années 90. Les usines fermèrent les unes après les autres, laissant un paysage désolé de friche industrielle et des gens déboussolés et brusquement paupérisés que Wang Bing a filmés en trois temps, filmant trois groupes d’ouvriers différents : trois manières de raconter la même histoire. Le film fut un véritable ovni, en 2003, dans le paysage documentaire chinois ; s’il reste interdit en Chine, il a fait le tour des festivals et cinémas occidentaux. C’est une œuvre phare. Wang Bing a récidivé dans le genre ovni avec son documentaire suivant : 《和凤鸣》 « He Fengming, Chronique d'une femme chinoise ». C’est le long récit des peines endurées par une survivante de ce qu’il faut bien appeler les persécutions de l’ère maoïste. Là encore, Wang Bing ne se permet aucune fioriture : sa caméra filme sans effets superflus la vieille dame racontant son passé dans le huis-clos de son appartement, dans un recueillement uniquement rompu, vers la fin, par la sonnerie du téléphone qui rappelle brusquement l’existence du monde extérieur (2). Il y a là une recherche sur la mémoire du passé qui s’impose aujourd’hui à toute une génération arrivant à l’âge mûr et qui se rend compte qu’une large partie de son histoire lui a été occultée. On pense évidemment à Hu Jie, mais le spectaculaire en moins : le style de Wang Bing est d’une totale austérité, c’est un exercice d’ascétisme esthétique. Le troisième pan de son œuvre est sorti en 2008 (3) : 《采油日记》« Crude Oil » est à nouveau un « docu-fleuve » comme « A l’ouest des rails » , et même plus long : quatorze heures cette fois. Le film, tourné dans le désert de Gobi, côté Mongolie intérieure, suit la routine quotidienne d’un groupe d’ouvriers qui travaillent sur un forage pétrolier. C’est du « documentaire créatif », avec très peu de mouvements de caméra, qui incite à s’abandonner à une sorte de mélancolie réflexive devant la beauté des cadrages. Si le style a gardé son austérité, le sujet, cependant, a évolué. Il ne s’agit plus de traquer le souvenir et les vestiges du passé, mais de documenter le présent, et en l’occurrence le monde industriel d’aujourd’hui, et l’on comprend dès lors que la réflexion sur le passé n’était que le prélude à une meilleure compréhension du présent. « L’argent du charbon » « L’argent du charbon » (1) s’inscrit dans cette recherche sur le présent, le présent d’une Chine livrée à la loi brutale du marché. Wang Bing a accompagné des chauffeurs routiers qui transportent du charbon de mines du Shanxi jusqu’à leur point de livraison, à Tianjin nous dit le dossier de presse, mais cela pourrait être n’importe où tant l’endroit semble lunaire. Et c’est d’ailleurs bien mieux ainsi, dans cet anonymat lugubre : le film y prend une dimension emblématique. Ce documentaire relativement court, un peu moins d’une heure, semble être une échappée accidentelle au sein d’une œuvre protéiforme, comme si, brusquement, Wang Bing avait agi sous le coup d’une inspiration soudaine ou d’une de ces idées qui deviennent obsessionnelles au point qu’on y cède pour s’en débarrasser : le film prend l’allure d’un cauchemar éveillé sur une route défoncée, à la recherche du meilleur prix pour écouler sa cargaison. C’est un petit précis sur l’art de vendre du charbon, mais aussi sur la mentalité des acteurs du secteur. Et l’on sait gré à Wang Bing d’avoir su éviter ce qui est devenu le cliché habituel : la litanie sur les conditions de travail des mineurs.
Il arrive avec un œil nouveau, qui se pose sur la filière en aval de la mine, sur ces acteurs dont on ne parle pas, et qui, vivant dans des marges artisanales des débuts de l’ère industrielle, doivent arriver à dégager un profit entre les propriétaires des mines et les revendeurs du charbon, souvent des femmes d’ailleurs, après avoir payé toutes les taxes et amendes imaginables sur le parcours. On a l’impression d’une course au bout de l’enfer, dans un paysage où tout est noirci par le charbon, jusqu’aux visages et aux esprits. La vie est réduite à cette course permanente : il s’agit juste de rentrer dans ses frais, dégager une petite marge, et repartir. La famille, de temps en temps, appelle sur le portable…
Du coup, le style est différent : la caméra, ici, est portée et extrêmement mobile, elle est au plus près des corps, des visages ; on a l’impression d’être embarqué dans le périple, cahoté sur la route, présent dans ces marchandages qui n’en finissent pas pour gagner une dizaine de yuans supplémentaires. On en sort avec des courbatures à l’âme autant qu’au corps, surpris de ne pas avoir à s’essuyer le visage pour en effacer les traces de charbon… On attend maintenant le prochain film de Wang Bing : intitulé « Hometown », il est annoncé comme une œuvre de fiction… « L’argent du charbon » serait-il l’adieu du cinéaste au documentaire ? Notes (1) Wang Bing (王兵)est né en 1967 dans le Shaanxi. Il a une formation de photographe et c’est le numérique qui lui a donné des ailes (voir l’article sur l’histoire du documentaire en Chine…). Une carrière en trois temps1992-95 Etudes en photographie à l'Institut des Arts plastiques Lu Xun à Shenyang (province du Liaoning), puis dans le département photographie de l'Académie du Film de Pékin.
1997 Débuts comme cameraman sur le tournage de la série télévisée en 18 épisodes « Campus Pioneer » 1999 Débuts comme cinéaste indépendant : vivant pendant trois ans dans un vieux quartier industriel de Shenyang, il filme en DV la vie des ouvriers d'un vieux quartier industriel en voie de restructuration. Ainsi naît le long et monumental documentaire, unique dans l'histoire du cinéma chinois indépendant, intitulé « A l'Ouest des rails » (铁西区), qui était le nom du quartier. Filmographie
2003 《铁西区》 « A l'ouest des rails » 1: Rouille (铁西区第一部分:工厂) 2: Vestiges (铁西区第二部分:艳粉街) 3: Rails (铁西区第三部分:铁路) 2007 « Brutality Factory » : segment du projet collectif « O Estado do Mundo » (L'état du monde) 2007 《和凤鸣》 « He Fengming, Chronique d'une femme chinoise » 2008 《采油日记》 « Crude Oil » 2009 « L’argent du charbon » Annoncé : « Hometown » (premier film de fiction qui a fait partie du Pusan Promotion Plan 2007) (2) La vieille dame parle pendant 170 des 184 minutes que dure le film, et la caméra est fixée sur elle. (3) Sans parler de « Brutality factory », court métrage qui est, lui, une mis en scène du souvenir, et qui semble avoir été tourné dans l’urgence pour les besoins de la commande. (4) Il s’agit d’une production française, de la société Les Films d’Ici en partenariat avec le musée du Quai Branly et Arte France. Il n’y a qu’un titre français au générique.
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