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Écrit par Brigitte Duzan   
Lundi, 23 Novembre 2009 15:50

'24 City' de Jia Zhangke : un brillant exercice de style entre réel et fiction

Nouvelle petite merveille de Jia Zhangke «24 City» confirme après «Still Life» que le jeune réalisateur chinois est un surdoué. Avec ce long métrage sur le monde ouvrier, il nous offre une réflexion à cheval sur le passé et le présent.

Fiche du film

Titre original : Èr shí sì chéng jì 二十四城记

Titre international : 24 City

Réalisateur : Jia Zhangke

Scénaristes : Jia Zhangke , Zhai Yongming

Réalisation : 2008, Chine

Acteurs principaux : Joan Chen (Xiao Hua), Lü Liping (Dali), Zhao Tao (Nana), Chen Jianbin

Genre : documentaire/drame

112 minutes

A noter

-24 City a été en compétition pour la Palme d'or à Cannes en 2008, alors qu'il n'était pas encore sorti dans les salles obscures chinoises.

On pouvait croire que Jia Zhangke, avec « Still life », avait atteint le summum de son art (1). Avec « 24 City » (traduction littérale du titre chinois 《二十四城记》), il nous prouve non seulement qu’il n’en est rien, mais en outre qu’il est capable de nous étonner à nouveau par la virtuosité avec laquelle il maîtrise à la fois son sujet et la forme qu’il a choisie. Son film est une nouvelle réflexion à cheval sur l’histoire et le présent qui prend par ailleurs une forme nouvelle : l’union de deux styles qu’il traitait jusqu’ici en parallèle et dont l’interaction réciproque est ici superbement maîtrisée, le style documentaire et la fiction.

Réflexion sur l’histoire

Jia ZhangkeJia Zhangke nous avait habitués à des films qui étaient le reflet de l’époque, une vision critique de la société chinoise contemporaine et de ses mutations rapides. De « Xiao Wu » à « The World » et « Still life », c’est en fait toujours le même sujet qu’il a traité, sous une forme en constante évolution : les désarrois de toute une frange de la société chinoise déstabilisée par la rapidité du développement économique, d’abord une jeunesse déboussolée, puis des personnages plus âgés, mais tout aussi fragilisés dans un monde où les repères traditionnels disparaissent brutalement sous les bulldozers.

« Still life » comportait une amorce de réflexion sur le passé, un passé dont les vestiges étaient engloutis de manière emblématique sous les eaux du barrage des Trois-Gorges. Mais il s’agissait plus d’une réflexion sur le présent, confronté à la rupture brutale avec le passé. « 24 City » représente, en ce sens, une nouvelle progression dans la pensée du réalisateur : il se penche aujourd’hui sur le passé pour expliquer le présent.

Mais ce n’est pas n’importe quel passé : ce sont les cinquante dernières années, celles qui ont en fait bouleversé la vie des Chinois et créé une « Chine nouvelle », mais au prix de sacrifices personnels énormes imposés par la guerre, d’abord, l’idéologie ensuite. Jia Zhangke, cependant, reste fidèle à lui-même : au-delà de toute analyse doctrinaire, ce qui l’intéresse et ce qu’il relate, ce sont les conséquences de l’histoire sur la vie des gens, et, plus spécifiquement, les conséquences de cette histoire vécue sur la vie d’aujourd’hui.

Chengdu comme lieu emblématique

Le film se passe à Chengdu, capitale de la province du Sichuan.. Vieille capitale dont l’histoire remonte au cinquième siècle avant Jésus-Christ, Chengdu est surnommée « la ville des hibiscus » depuis que le roi Menchang, au dixième siècle, fit planter des hibiscus sur les remparts ; mais les murailles qui restaient ont fini d’être démolies dans les années 1960, le nom seul est resté, témoin poétique d’un lointain passé.

La ville a en effet connu un boom industriel à partir de la seconde guerre mondiale, au moment où le gouvernement nationaliste du Guomingdang s’est replié dans la ville pour fuir l’avancée des troupes japonaises ; le gouvernement communiste a ensuite pris le relais. Les anciennes usines ont vieilli, ce sont maintenant les hautes technologies qui font la richesse de la ville et alimentent une croissance économique qui a entraîné un immense redéploiement urbain.

Le titre du film -《二十四城记》- reprend le nom d’un complexe d’appartements de luxe ainsi construits sur le site d’une ancienne usine d’Etat et de sa cité ouvrière. Jia Zhangke voulait depuis plusieurs années tourner un film sur une usine, il avait même écrit un scénario, 《工厂的大门》 (le portail de l’usine). Mais ce n’est qu’en 2006, lorsqu’il a entendu parler des projets de transformation du site de l’usine 420, à Chengdu, pour en faire un ensemble immobilier de luxe qu’il a trouvé le lieu idéal pour tourner son film.

Fusion du réel et de la fiction

Zhao TaoIl a commencé par interviewer plus de cent ouvriers de l’usine, pour en sélectionner finalement cinq dont le témoignage forme la trame du film. Parallèlement, il a travaillé sur le scénario avec sa scénariste, la poétesse locale Zhai Yongmin (翟永明). Sur la base des entretiens réalisés avec les ouvriers, ils ont bâti trois personnages de fiction, trois femmes représentant les trois générations qui se sont succédé dans l’usine :

Dali (大竿丽)travaillait dans une usine de Shenyang lorsqu’il a été décidé, en 1958, de transférer l’usine à Chengdu, dans le cadre de la politique de décentralisation industrielle vers l’intérieur alors en vigueur. Le transfert fut épique : il dura quinze jours, en passant par Shanghai pour remonter le Yangtse en bateau jusqu’à Chongqing.

Une étape, le long du fleuve, lui fut fatale : elle y perdit, dans la cohue, son enfant de trois ans… Dali représente donc la première génération de l’usine ; elle en a la mentalité, très conservatrice, forgée par les années de travail dans ce qu’elle explique elle-même comme étant une discipline militaire, l’usine étant une usine d’armement, fabriquant au départ des avions pour l’armée.

Xiao Hua (小花)fut mutée là en 1978. Shanghaïenne et jolie, elle fit sensation : on la surnomma "赡标淮件" (pièce standard) , puis "小花", petite fleur, celle de l’usine bien sûr. Mais elle ne trouva pas pour autant un époux, et vit seule, comme beaucoup d’autres, dit-elle, qui, elles, ont divorcé. Elles se retrouvent pour chanter et jouer au mahjong.

Nana (娜娜)fait partie de la dernière génération, celle qui est née à Chengdu, de parents travaillant dans l’usine. Elle gagne pas mal d’argent en revendant aux jeunes femmes aisées de la ville des produits de luxe qu’elle va acheter à Hong Kong.

Ces personnages sont tellement réels que l’on passe sans pratiquement sans rendre compte de la partie documentaire par laquelle débute le film aux épisodes de fiction qui sont construits et interprétés exactement comme les précédents. Ils forment en fait, de façon très subtile, le complément affectif des récits des ouvriers interrogés : ceux-ci se concentrent en effet essentiellement sur ce que furent leurs conditions de travail, leur statut de classe supérieure dans les années d’or de l’usine, puis le déclin industriel accompagnant une sorte de déchéance personnelle.

En contrepoint, les personnages de fiction ne sont pas moins réels, mais ils expriment des sentiments personnels occultés dans les entretiens, ou parfois évoqués en de brèves allusions. De la sorte, le film est un condensé de vies considérées dans leur totalité, ou du moins dans la totalité qui est nécessaire pour en faire des vies représentatives.

C’est un art parfaitement maîtrisé, avec un jeu des plus subtils sur la personnalité propre des interprètes et leur signification symbolique liminaire, au moins pour le public chinois.

Un jeu de symboles, à commencer par les interprètes

Un jeu de symboles, à commencer par les interprètesDali est interprétée par Lü Liping (吕丽萍), actrice qui a commencé sa carrière dans les grands classiques que sont les films de Wu Tianming (《老井》 « Le vieux puits », 1986) et Tian Zhuangzhuang (《蓝风筝》 « Le cerf-volant bleu », 1993), ce qui lui valut nombre de récompenses mais aussi une traversée du désert pendant plusieurs années lorsque ces réalisateurs furent frappés par la censure (2). Elle est un alter ego de Dali ; elle a le visage lisse et la retenue des femmes de la génération qu’elle interprète.

Xiao Hua est interprétée par Joan Chen (陈冲)qui y met tout son art d’actrice glamour et l’accent de Shanghai qui va avec. Jia Zhangke lui a concocté un rôle sur mesure, en jouant même sur le nom qu’elle portait dans l’un de ses premiers films :《小花》(ou « Little Flower »), film de 1979 de la réalisatrice Zhang Zheng (张铮), qui fut cette année-là couronné au festival des « Cent Fleurs », tandis que Joan Chen recevait le prix de la meilleure actrice.

Dans « 24 City », Jia Zhangke lui fait raconter que, dans l’usine, on l’avait appelée « Xiao Hua » parce qu’elle ressemblait à Joan Chen : superbe jeu de miroir entre la réalité et la fiction, qui contribue à la sensation de flou entre les deux. Et pour renforcer l’impression, dans la scène finale de cette séquence, on voit Xiao Hua, dans sa cuisine à Chengdu, regarder, le regard perdu et vaguement nostalgique, une scène du film sur son téléviseur…

Quant à Nana, elle est interprétée par Zhao Tao (赵涛), l’actrice fétiche de Jia Zhangke, et avec elle on retombe tout de suite dans le quotidien, la Chine d’aujourd’hui, avec ses traumatismes et sa fureur de vivre. Nana représente parfaitement la nouvelle génération qui s’est débarrassée des pesanteurs du passé, mais s’y heurte encore parfois, au détour du chemin.

Affligée par la vision de sa mère travaillant comme un automate dans l’usine, elle n’a dès lors plus qu’un but : gagner beaucoup d’argent, pour pouvoir acheter un appartement à ses parents dans le nouvel immeuble de luxe qui en en train d’être construit sur les ruines de leur usine et de leur passé. « Moi, dit-elle pour terminer, fille d’ouvriers (工人的啼女恿梦儿)».

Le travail à l’usine, qui avait autrefois valu un statut d’exception dans la ville aux gens qui y travaillaient, est aujourd’hui comme partout considéré comme aliénant et déshumanisant. Le rôle de Nana est d’ailleurs doublé d’un rôle masculin, interprété par la star de la télévision chinoise Chen Jianbin (陈建斌), qui explique avoir déprimé en se retrouvant dans un uniforme d’usine et avoir préféré redevenir étudiant. Là aussi, Nana représente le côté affectif de ce refus de l’aliénation économique. Et Jia Zhangke semble justifier le désir de gagner de l’argent, tant critiqué aujourd’hui, par une sorte de revanche sociale.

« 24 City » est une superbe construction binaire où le passé fait écho au présent et la fiction au réel sans qu’il y ait jamais de rupture totale entre les deux, dans un jeu d’allusions circulaires et de symboles récurrents. Par exemple celui du rouge à lèvres : pour Dali, il était interdit de se maquiller au travail ; la première image de Joan Chen, en revanche, nous la montre s’appliquant une bonne couche de rouge ; mais c’est qu’elle va interpréter avec ses camarades une scène d’opéra ; Nana, elle aussi, est introduite par une séquence de maquillage, mais cette fois c’est tout simplement pour sortir. Le même objet, et quasiment le même geste, relie les trois personnages, mais avec une signification décalée qui représente à elle seule le changement d’époque.

Un film très « littéraire »

Il faut enfin saluer l’art très « littéraire » de ce film, ce que les Chinois appellent « 文艺影片». D’abord, il fait la part belle à la narration, plus qu’à l’image qui ne vient qu’en renfort du texte. Et surtout il est truffé de citations, d’allusions, de chansons, qui lui apportent tout un substrat culturel qui renforce la réflexion sur l’histoire : celle-ci est présentée comme réalité vécue, et cette réalité est inséparable d’un contexte culturel dans lequel baigne le film et qui lui donne toute sa profondeur, car la mémoire des Chinois est effectivement faite de bribes de poèmes et de chansons qui reviennent à tout moment.

La citation du film « Xiao Hua » en est un exemple. Mais il faudrait pouvoir citer toutes les chansons qui émaillent le film et le structurent en accompagnant le récit et en lui répondant.L’une des plus belles séquences, qui apparaît vers la fin du film, mais reste en mémoire longtemps après, est celle du chœur des anciennes ouvrières, aujourd’hui à la retraite, chantant l’Internationale à la manière d’un opéra traditionnel, pendant que l’usine est en train d’être détruite et que tout un pan du mur s’effondre dans un nuage de poussière. L’ironie est implacable.

这是最后的斗争, C’est la lutte finale,
团结起来到明天, ensemble soulevons-nous et
英特纳雄耐尔 l’Internationale
就一定要实现! sera la réalité de demain.

起来,饥寒交迫的奴隶! Debout, esclaves qui souffrez du froid et de la faim !
起来,全世界受苦的人! Debout,misérables du monde entier !
..
旧世界打个落花流水, Le monde ancien est sur le point de s’effondrer,
奴隶们起来,起来! Debout, esclaves, debout !
不要说我们一无所有, Il ne faut pas dire que nous n’avons rien,
我们要做天下的主人! nous allons devenir les maîtres de l’univers !

Avec le pan de mur s’effondrent les années Mao et le passé de tous ces gens, leurs rêves et leurs désirs ; ne restent que quelques souvenirs enfouis dans les gravats, voire une mémoire défaillante. « 24 City » reprend là où s’était arrêté « Still Life », la même destruction du passé, mais qui n’est que le préalable à la construction du futur : effectivement, la vie continue, car les enfants d’ouvriers seront (peut-être) les maîtres de demain.
 
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