| 'La saveur de la pastèque' : cascade de mélanges improbables |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Mardi, 08 Décembre 2009 13:21 | |||
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Véritable mélange des genres alliant comédie musicale à images presque pornographique, «La saveur de la pastèque» reste à ce jour l'un des films au ton le plus négatif signés Tsai Ming-liang.
Fiche du filmTitre en chinois mandarin : tiān biān yi duǒyún (天边一朵云)
Titre international : The Wayward Cloud Titre français : La saveur de la pastèque Réalisateur : Tsai Ming-liang Scénariste : Tsai Ming-liang Réalisation : 2005, Taïwan Acteurs principaux : Lee Kang-sheng (le projectionniste), Miao Tien (Miao Tien), Chen Chao-jung (Chen Chao-jung), Chen Shiang-chyi (l'ouvreuse), Yang Kuei-mei (la spectatrice mangeant des graines), Chun Shih (Chun Shih), Kiyonobu Mitamura (le Japonais) Genre : comédie musicale/drame 114 minutes A noter-le film est sorti sur grand écran en février 2005, lors du Festival de Berlin. Il reçu l'Ours d'Argent de la Meilleure contribution artistique, le Prix Alfred Bauer de l'innovation cinématographique et le Prix FIPRESCI.
L’expression est de Jacques Mandelbaum (1) et elle exprime parfaitement ce qu’est ce septième long métrage de Tsai Ming-liang : un mélange indescriptible de genres qui n’ont rien à voir entre eux, un alliage détonnant de comique et de sexe, de mélancolie et de burlesque, de pornographie et de comédie musicale, de parodie et d’esthétisme, d’allégorie poétique et de réalisme brutal, tout cela sorti de l’imaginaire d’un réalisateur plus irréductible que jamais. Une histoire d’amour avortée On retrouve Lee Kang-sheng et Chen Shiang-chyi tout droit sortis de « Et là-bas quelle heure est-il ? », ou plus exactement du court métrage qui l’a complété, « The skywalk is gone » (2). Chen Shiang-chyi est revenue de Paris, elle cherche le vendeur qui lui avait vendu sa montre avant qu’elle parte, mais la passerelle n’est plus là, il a disparu. Elle le retrouve par hasard dans un parc : il joue maintenant dans des films porno (dans « The skywalk is gone » il passait une audition pour obtenir un rôle), et se garde bien de le lui avouer. Ils se revoient ensuite et tombent amoureux, continuant des existences parallèles à un étage de distance, le studio où tourne Lee étant juste au-dessus de l’appartement de Chen, les parallèles finissant par se rejoindre dans un final tout aussi improbable. Taipei souffre alors d’une terrible sécheresse. On se souvient que, dans « The skywalk is gone », la ville manquait déjà d’eau, les restaurants ne servaient plus de café. Depuis la situation a empiré, l’eau est rationnée, et coupée une bonne partie de la journée. Chacun se débrouille comme il peut. Lee Kang-sheng va se baigner dans les réservoirs au sommet des immeubles, et Chen Shiang-chyi récupère des bouteilles en plastique vides pour aller voler de l’eau dans les toilettes publiques. Le gouvernement incite la population à remplacer l’eau par du jus de pastèque. Le décor est ainsi posé. Le manque d’eau semble correspondre à la sécheresse des cœurs, et à la dégradation des relations humaines qui se traduit par la dévaluation de l’amour, la marchandisation des corps et la promotion de la pornographie. Le ton est ici plus caustique que jamais dans l’œuvre de Tsai Ming-liang, en dépit des apparences, qui sont celles d’une comédie musicale déjantée. Une comédie musicale, aussi, mais burlesque Le film est parsemé d’intermèdes musicaux rappelant ceux qui apparaissaient déjà dans « The Hole », comme dans les bonnes vieilles comédies musicales d’antan, celles du cinéma de Hong Kong, et pas n’importe lequel : celles du studio Cathay. La référence ici est tout particulièrement le film de 1960 de Wong Tin Lam (ou Wang Tianlin 王天林) intitulé 《野玫瑰之恋》, c’est-à-dire « La rose sauvage », le premier film où Grace Chang interprétait le rôle d’une femme « de mauvaise vie ». (3) Cependant, si la référence est Grace Chang dans ce film, le style des intermèdes musicaux de « La saveur de la pastèque » n’a rien à voir avec les mélodies légèrement surannées du studio Cathay : il est violemment parodique et burlesque, et en totale opposition avec le reste du film. Et ce pour une raison profonde. Le couple Lee Kang-sheng/ Chen Shiang-chyi contient tout ce qu’il faut de romantisme pour que les spectateurs puissent s’identifier à eux, mais c’est justement ce que le réalisateur veut éviter, après y avoir poussé. Les morceaux musicaux arrivent chaque fois à point nommé pour détourner les sentiments vers le grotesque, et forcer en même temps à la réflexion, une fois la distanciation réalisée. Les spectateurs sont donc toujours repoussés vers la vision négative qu’offrent par ailleurs les scènes ouvertement pornographiques du film. Tsai Ming-liang semble vouloir dire que le romantisme est dépassé, qu’il n’y a pas d’alternative dans le monde qui est le nôtre. On est loin du divertissement, plus près du réel que jamais : celui des boutiques de location de matériel pornographique, des films porno à la télévision qui sont devenus un produit de consommation comme un autre, mais dont personne ne parle, sur lequel plane un silence total comme sur tout ce qui concerne la sexualité. Cela reste un tabou contre lequel, justement, s’insurge le réalisateur. Un dénouement qui laisse perplexe Les vingt dernières minutes du film sont particulièrement éprouvantes. Tsai Ming-liang voulait aller au-delà des conformismes, filmer la cruauté qui existe à l’état brut dans le monde d’aujourd’hui. On sent une colère rentrée qui doit s’épancher. Il a dit que, lorsqu’il crée un film, il engage une conversation avec lui -même, et qu’il ressent la nécessité absolue que l’image ait un impact ; il ne se soucie pas alors de ce que la société, ses parents ou ses proches vont penser, ni de savoir s’il va les offenser, ou offenser leur religion. Il lui faut abolir toute barrière à la création pour exprimer vraiment ce qu’il veut dire. C’est ce qu’il a fait dans « La saveur de la pastèque ». Jamais sans doute il n’a aussi bien maîtrisé la forme. A la fin du film, Chen Shiang-chyi sort brisée de sa confrontation involontaire avec l’univers impitoyable du porno, plus blessée que l’actrice qu’elle a trouvée inconsciente dans l’ascenseur et qui continue d’être utilisée malgré tout dans le film qui est en train d’être tourné, sous ses yeux désormais. La scène finale est digne des jeux de miroirs de Hitchcock, dont on sait que Tsai Ming-liang est un grand admirateur. L’image de l’actrice porno dans le coma renvoie à celle de Chen sidérée derrière la vitre d’où elle assiste à toute la scène, et d’où elle répond au regard que lui lance Lee Kang-sheng en gémissant à la place de l’actrice inconsciente, de plus en plus fort, jusqu’au cri final qui la laisse effondrée, bras ballants, comme un pantin sans ressort. C’est du grand art, mais un art qui laisse suffoqué : est-ce vraiment là le message que veut faire passer Tsai Ming-liang, cette vision totalement négative des rapports sexuels réduits à des gestes mécaniques d’où est banni tout sentiment, dans un monde où les corps ne sont plus que des marchandises ? Le titre d’origine, 《天边一朵云》 tiānbiān yi duǒyún, qui signifie « un petit nuage au bord du paradis », apparaît dès lors comme une triste plaisanterie, en ligne avec le faux divertissement musical. Extraits http://www.youtube.com/watch?v=cfE0jgMUQrc&feature=related http://www.youtube.com/watch?v=TTan_ZWGEUU&feature=related Notes (1) Elle vient de sa critique du film parue dans Le Monde au moment de sa sortie en France, en novembre 2005. (2) Voir article précédent (3)Le studio Cathay avait été créé en réaction à la Shaw Brothers qui se concentrait essentiellement sur le patrimoine chinois, pour créer des films intégrant des idées occidentales et mêlant les deux cultures. Dans la « La rose sauvage », Grace Chang interprète une chanteuse de cabaret, dans le quartier Wanchai de Hong Kong, dont le répertoire est constitué d’arias, chantés en chinois, des grands opéras de Bizet, Verdi ou Puccini : La habanera de Carmen http://www.youtube.com/watch?v=wqI4h1uODng La donna e mobile (Rigoletto) http://www.youtube.com/watch?v=cdhs0b4yvzg Madame Butterfly 蝴蝶夫人 http://www.youtube.com/watch?v=QS4Debsa_HA&feature=related
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