|

«Une jeunesse chinoise» fait partie des films chinois qui ont eu le plus de visibilité en France, en partie grâce à son interdiction en Chine. Pour Lou Ye, réalisateur rebelle, il s'agit d'une consécration polémique, pour ne pas dire médiatique.
Fiche du film
Titre original : 頤和園 Yíhé Yuán
Titre en français : Une jeunesse chinoise
Titre international : Summer Palace
Réalisateur : Lou Ye
Scénariste : Lou Ye, Feng Mei, Ma Yingli
Réalisation : Chine/France, 2006
Acteurs principaux : Hao Lei (Yu Hong), Guo Xiaodong (Zhou Wei), Hu Lingling (Li Ti), Zhang Xianmin (Ruo Gu), Cui Lin (Xiao Jun), Bai Xueyun (Wang Bo)
Genre : drame/romance
140 minutes
A noter :
-le film a été interdit à la diffusion en Chine, officiellement parce que Lou Ye a présenté son long métrage au Festival de Cannes 2006 sans l'aval des autorités chinoises.
-le film évolue géographiquement du nord vers le sud pour symboliquement montrer la recherche de liberté de Yu Hong
-la séquence à Berlin est un hommage à la capitale allemande, où Lou Ye a rencontré son épouse
-le début du film montre les étudiants chinois s'amusant aux côtés d'étudiants occidentaux dans des bars. Il s'agit d'un double anachronisme car les premiers bars pékinois ont ouvert au milieu des années 90, alors que les contacts amicaux entre Chinois et Occidentaux restaient très marginaux à la fin des années 90.
La relation fusionnelle de Yu Hong et Zhou Wei
Yu Hong vit à Tumen, une ville à la frontière avec la Corée du nord. Un jour, son petit ami Xiao Jun lui apporte une bonne nouvelle sous forme de lettre : Yu Hong est acceptée à l'Université de Pékin.
Sur place, une vie totalement différente attend la jolie jeune femme : elle se lie d'amitié avec Li Ti, qui lui présente son petit ami Ruo Gu et un autre garçon, Zhou Wei. Entre ce dernier et Yu Hong va naître une relation fusionnelle portée par la passion et la jalousie.
En pleine période de troubles politiques liés aux manifestation de Tian Anmen, les deux amants se séparent et se perdent de vue. Mais quelque soit l'endroit, l'un comme l'autre ne peuvent oublier et restent irrémédiablement désireux de regoûter à cet amour de jeunesse inabouti.
Dans la mire de Pékin
Présenté au Festival de Cannes sous le nom de «Summer Palace» (Palais d'été), le film de Lou Ye a finalement été commercialisé en France sous le titre «Une jeunesse chinoise», probablement pour insister sur le profil de ses personnages.
Le long métrage a particulièrement attiré l'attention du public occidental pour deux raisons : le nom du cinéaste, déjà en compétition à Cannes en 2003 avec «Purple Butterfly», et le fait qu'il se soit attiré les foudres de Pékin, ce qui est bien souvent perçu comme un label d'authenticité et d'audace en Occident.
«Une jeunesse chinoise» est donc le cinquième film de la carrière de Lou Ye, et lui a valu en retour cinq années d'interdiction de tourner en Chine (une interdiction contournée pour «Nuits d'ivresses printanières»).
Justifiée par la présentation non-autorisée -aucun visa d'exploitation délivré par le Bureau du Film de Pékin- lors du Festival de Cannes, la punition infligée à Lou Ye sanctionne en réalité l'allusion faite dans le film aux troubles du 4 juin 1989 sur la place Tian Anmen.
Concrètement, ce passage occupe une part très restreinte du long métrage : on voit les étudiants chanter ensemble «Yi Wu Suo You» (Rien en mon nom) -chanson du rockeur Cui Jian qui fut en 1989 l'hymne de la protestation estudiantine- et quelques suggestions de la répression nocturne du 4 juin avec des étudiants paniqués et quelques soldats menaçants.
Le réalisateur paie probablement le côté «autobiographique» de son film : en 1989, il était lui-même étudiant, dans une situation similaire au personnage de Yu Hong, c'est à dire au coeur d'une relation amoureuse instable et sensible au mouvement libertaire.
Son film est d'ailleurs totalement articulé autour de la jeune femme, laquelle nous livre ses sentiments à travers la lecture de son journal intime. Lou Ye avait expliqué après la sortie du film que le scénario et le profil des personnages avaient été écrits à partir de l'histoire de Yu Hong, de ses rencontres, et des interactions avec elle. En admettant que tous ces personnages, avec leurs idées et visions, il les avait connus, Lou Ye pourrait laisser penser que Yu Hong est son alter-ego féminin.
Un film en deux temps inégaux
Largement décrit comme un film consacré aux événements de Tian Anmen, «Une jeunesse chinoise» s'apparente plutôt à une oeuvre excessivement ambitieuse. Couvrant deux décennies, le film de Lou Ye est coupé en deux parties : l'année avant Tian Anmen, avec une plongée (réaliste ?) prenante dans le quotidien des étudiants de Pékin, et l'après, étendu sur près de deux décennies.
Entre les deux, nous est proposé un lointain aperçu de ce que fut la contestation estudiantine en 1989, les héros du film ne semblant pas avoir de vrai engagement politique ni implication dans le mouvement. On peut regretter que le film ne se soit pas arrêté à la tragique soirée du 4 juin : sans être porteur d'un message fort et profond, le long métrage avait su raconter une histoire, une atmosphère, et peut être une époque.
La suite du film perd en intérêt : on voit comment Yu Hong utilise le sexe en exutoire et moyen de communication -ce qui est expliqué verbalement par l'intéressée pour les spectateurs qui se seraient interrogés sur sa frivolité-, et comment elle et Zhou Wei sont nostalgiques l'un de l'autre.
Le réalisateur semble vouloir insister sur le contraste entre la période dorée d'avant le 4 juin -on y voit des étudiants chinois libérés et soucieux de s'amuser- et celle d'après. Les jeunes de cette génération semblent incapables d'oublier ou d'être heureux dans la nouvelle Chine matériellement plus riche.
Etait-il nécessaire pour cela de montrer les différentes expériences sexuelles des deux personnages principaux ? Si les charmes de Hao Lei et Hu Lingling sont agréables à la vue, les différentes scènes d'amour aussi belles soient-elles, ne peuvent pas suffire à faire de «Une jeunesse chinoise» une oeuvre qui nous aide à mieux comprendre les évolutions de la Chine.
|