Accueil cinéma Films 'Sparrow', le chant du cygne de Johnnie To et du cinéma hongkongais ?
'Sparrow', le chant du cygne de Johnnie To et du cinéma hongkongais ? PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Duzan   
Samedi, 07 Novembre 2009 14:48

'Sparrow', le chant du cygne de Johnnie To et du cinéma hongkongais ?

Oeuvre atypique dans la filmographie de Johnnie To, «Sparrow» raconte l'histoire d'un pickpocket dans les rues de Hongkong. Loin des films d'action qu'il maîtrise tant, le réalisateur utilise ce long métrage pour rendre hommage à sa ville, et à son cinéma qui bat de l'aile...

Fiche du film

Titre original : Man Jeuk

Titre en chinois mandarin : wénquè 文雀

Titre international : Sparrow

Réalisateur : Johnnie To

Scénariste : John Chan, Chi Keung Fung

Réalisation : 2008, Hongkong, Chine

Acteurs principaux :
Simon Yam (Kei), Kelly Lin (Chun Lei), Gordon Lam (Bo), Lo Hoi Pang (Fu Kim Tong), Suet Lam (Long)

Genre : drame

87 minutes

L'histoire : dans les rouages du vol à la tire

Dans le quotidien d'un pickpocketDepuis une vingtaine d’années, Johnnie To sort plusieurs films par an. « Sparrow » est le premier de la cuvée 2008. Personne n’ignorera désormais que le 文雀 wénquè du titre, traduit par "moineau", désigne à Hongkong un pickpocket.

Le film est en effet l’histoire de l’un de ces spécialistes locaux de ce qui s’appelle chez nous le vol à la tire, Kei ; avec trois autres joyeux drilles, il forme une petite bande aussi rapide et alerte qu’une volée de moineaux. A ses heures de loisirs, il sillonne les rues de Hongkong à vélo en prenant des photos avec son vieux Rolleiflex.

Le film commence un peu comme la nouvelle de Patrick Süskind « Le pigeon » : l’intrusion inopinée d’un oiseau dans son appartement est, pour Kei, le signe précurseur du dérèglement d’un univers superbement organisé qui ignorait jusque là l’imprévu.

C’est une autre sorte de volatile qui vient rompre l’unité du quatuor : une femme que Kei surprend au détour d’une rue dans son objectif, une femme au regard affolé dont il développe ensuite les photos chez lui, dans une séquence qui rappelle celles du « Blow up » d’Antonioni.

Cette Chun Lei énigmatique va séduire chacun des quatre vieux copains, l’un après l’autre – ce qui leur vaudra une sévère raclée, la belle étant surveillée. Le reste de l’histoire est simplette, et n’a pour seul intérêt que d’amener à la scène qui restera dans les annales du cinéma : une sorte de long ballet fantomatique de parapluies dans la nuit, sous une pluie diluvienne dont les gouttes sont magnifiées par l’objectif, une chorégraphie de gestes ralentis, de mains furtives qu’on devine plus qu’on ne voit, et qui se clôt sur la vision d’un pouce ensanglanté : le seul sang versé, un symbole.

Un scénario (volontairement ?) indigent

Kelly Lin, l'atout charme du filmLe film est d’ailleurs un symbole en soi. Le scénario est indigent, comme pour mieux concentrer l’intérêt du spectateur sur l’important : les images – et celles-ci sont superbes, au sens propre comme au figuré, faisant de « Sparrow » une épure du film de Hongkong, comme un hommage à une cinématographie qui bat de l’aile comme l’oiseau égaré dans l’appartement de Kei, et un indice des bouleversements à venir.

Logiquement, Johnnie To en fait donc d’abord un hommage ému à Hongkong, un Hongkong vidé de sa foule habituelle qui nous rappelle la ville mise en scène, déjà, dans PTU, en 2003, avec cette nuit moite, couleur d’acier légèrement bleuté, une nuit à la Johnnie To, où tout peut arriver, où le plus petit détail, la plus infime erreur, sont primordiaux. « Sparrow » est bien une « lettre d’amour » nostalgique à une ville devenue, de par les aléas de l’histoire, centre emblématique d’un cinéma unique en son genre qui semble être né du génie propre du lieu.

 


En ce sens, « Sparrow » poursuit une idée qui était en germe dans « Triangle », réalisé avec la complicité des trois plus grands cinéastes de Hongkong : c’était déjà là une somme magnifique de ce que ce cinéma peut faire de mieux, et de ce qu’il représente.

Dans « Sparrow », tout est épuré, les codes, les situations, les personnages, pour en faire des emblèmes dérisoires d’un cinéma auquel le film semble adresser aussi une « lettre d’amour ». Les armes ont été remisées au placard.

Pas de combat spectaculaire, pas de sang versé (sauf les quelques gouttes du pouce de Kei, et encore parce que le responsable a « perdu la main », comme il le dit lui-même, autre symbole).On ne voit pas les quatre copains se faire tabasser, ou à peine, et leurs blessures sont traitées sur le mode comique : blessés, ils deviennent ridicules.

Quant aux gangsters, ici, bien que ce ne soient que des voleurs à la tire, leur organisation est tout aussi rigoureuse que celle des mafieux des triades ; mais cet ordre a quelque chose de caricatural et le chef est un vieillard finalement pitoyable, qui s’effondre en pleurs lorsque l’oiseau dont il avait coupé les ailes – cette Chun Lei dont on ne sait rien par ailleurs - a réussi à s’envoler.

Johnnie To a rassemblé là les principaux acteurs qui ont contribué au succès de ses films précédents, et sont indissociables de son univers : Gordon Lam Ka Tung, star de la télévision de Hongkong, Law Wing Cheong, qui joue ici un rôle à la limite du burlesque, Lam Suet, le vieux de la vieille, Kelly Lin, star de Taiwan qui a débuté chez Johnnie To en 2001, dans « Fulltime killer », et ne l’a plus quitté depuis, et surtout Simon Yam, dont ce doit être le dixième film avec le réalisateur.

Comme il l’a dit lui-même, tourner avec Johnnie To, c’est retrouver une bande de copains qu’on connaît depuis des années ; on se comprend sans avoir besoin de se parler. « Sparrow » traduit cette complicité, les quatre joyeux « moineaux » du film, montés sur leur unique bicyclette, en offrent une sorte d’allégorie burlesque - mais la bicyclette finit par céder sous leur poids…

La musique aussi ajoute sa contribution à l’évocation de ce monde cinématographique en mutation. Signée Xavier Jamaux, elle mélange une sorte de jazz daté à des instruments traditionnels chinois, le erhu en particulier, qui donnent une note grave et mélancolique à la partition, une partition ambivalente qui rappelle celle de « Election 1 » (2005) ; mais, dans ce film-là, les guzheng servaient à souligner la dimension ancestrale des valeurs traditionnelles défendues par le personnage principal.

Dans « Sparrow », les instruments traditionnels évoquent plutôt l’époque de transition, politique et sociale autant que culturelle, que vit aujourd’hui Hongkong, et donc son cinéma, soumis à l’influence croissante de la Chine continentale.

Notre avis : une friandise pour salle obscure

Kelly Lin, l'atout charme du film« Sparrow », disait récemment Thomas Sotinel dans ‘le Monde’, est une « friandise pour salle obscure ». Certes, c’est un plaisir, surtout pour l’œil, mais aussi pour l’esprit, car on ne peut s’empêcher de se laisser prendre au jeu des références cinématographiques, des clins d’œil et des effets de miroir.

Je dois avouer ne jamais avoir été particulièrement enthousiasmée par le cinéma de Hongkong en général, ni par celui de Johnnie To en particulier, que j’ai toujours considéré comme le genre de truc qui rentre par un œil et sort par l’autre sans qu’il en reste grand chose au passage, à part beaucoup de fumée.

Cependant, contrairement à ses fans qui vont sans doute rester sur leur faim, cette fois, je me suis laissé gagner par autant de maîtrise ironique. Mais c’est que cette ironie en apparence légère cache un rien de tristesse.

« Sparrow », si l’on veut y prêter un peu plus d’attention que celle prêtée à « un agréable exercice de style », pour reprendre les termes de la critique du Point, apparaît comme un coup de chapeau à un cinéma en danger d’extinction, un ultime feu d’artifice avant que s’achève la fête.
 
Bookmark and Share
Accueil cinéma Films 'Sparrow', le chant du cygne de Johnnie To et du cinéma hongkongais ?
billet avion
'You are the apple of my eye', ou les chroniques d'une jeunesse taïwanaise

article thumbnail

«You are the apple of my eye» est le succès taïwanais de l’année 2011. Adapté d’un roman, il est représentatif de la jeunesse de Taiwan des années 90.


'The Road Home', l'amour à la campagne

article thumbnail

«The Road Home » fait partie des films qui ont façonner la réputation internationale de Zhang Yimou. C'est aussi le long métrage qui a révélé l'actrice Zhang Ziyi au monde.


Maggie Cheung, icône du cinéma malgré elle

article thumbnail

Avec plus de 70 films aux côtés des plus grands cinéastes à son actif, Maggie Cheung est devenue une véritable icône du cinéma asiatique. Paradoxalement, elle ne s’est jamais sentie actrice [ ... ]


'1911' : le début d'une nouvelle ère en Chine

article thumbnail

Sortie près de cent ans jours pour jours après la Révolution Chinoise, «1911» est une œuvre historique relatant la chute de l'empire Qing. Avec Jackie Chan en tête d'affiche, le film se veut  [ ... ]


Gong Li, l'ambassadrice du cinéma chinois

article thumbnail

Révélée sous la coupe du réalisateur Zhang Yimou, Gong Li ne cesse de faire des étincelles. Devenue une véritable légende du cinéma chinois, l’actrice à la beauté intemporelle est aujour [ ... ]


Annuaire Asie (Japon, Chine, Inde, Coree, Vietnam, Thailande, Cambodge, Laos, ...) < > L'actualité du Japon et Japon insolite