| 'Knitting', de Yin Lichuan : quand les bouviers ne sont plus ce qu'ils étaient |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Mercredi, 11 Novembre 2009 03:13 | |||
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Référence post-moderne et pessimiste à la légende du bouvier et de la tisserande, Knitting est l'oeuvre de la poétesse, romancière et réalisatrice Yin Lichuan. Dans un contexte de pauvreté en milieu urbain, le film donne une image résolument négative des bouviers, donc des hommes, de l'an 2000.
Fiche du filmTitre original : niúlángzhīnǚ, 牛郎织女
Titre international : Knitting Réalisateur : Yin Lichuan Scénariste : Yin Lichuan Réalisation : 2008, Chine Acteurs principaux : Zhang Yi, Yan Bingyan, Lu Yulai Genre : comédie 100 minutes Knitting, le deuxième long métrage de Yin LichuanNée en 1973, Yin Lichuan (尹丽川), après un diplôme de littérature française, est entrée en 1996 à l’ESEC à Paris. De retour à Beijing en 1999, elle a commencé à écrire. Elle est connue en Chine en particulier comme membre du groupe de poésie très controversé appelé “下半身”(la partie inférieure du corps, « Lower body » en anglais). Quatre nouvelles d’elle ont été traduites en français et publiées aux éditions P. Picquier sous le titre « Comment m’est venue ma philosophie de la vie ».« Knitting » est son second long métrage, après « Le jardin public » (《公园》) qui avait remporté en particulier le prix Fipresci (la fédération internationale des critiques de films) au festival international de Mannheim-Heidelberg en 2007. Présenté au 61ème festival de Cannes dans le cadre de la « quinzaine des réalisateurs », « Knitting » s’intitule en chinois 《牛郎织女》niúlángzhīnǚ, faisant référence à la légende chinoise du bouvier et de la tisserande, histoire d’amour contrariée entre deux personnages symbolisant deux constellations séparées par la Voie lactée. L'histoire : une version post-moderne et sombre du conte de la tisserande et du bouvierNous sommes à Guangzhou, dans la chaleur moite de l’été. Li Daping vit avec son petit ami Chen Jin l’existence terne et précaire des jeunes citadins chinois, de petits boulots en petits boulots. C’est une fille du Nord, Daping, boulote et peu expansive, tout le contraire de l’ancienne petite amie de Chen Jin, Zhang Haili, qui débarque un beau jour et s’installe comme si elle était chez elle avec un sans gêne exubérant, en traitant Daping avec un mépris affiché.Daping encaisse, et se venge par derrière, en jetant son rouge à lèvres ou ses boucles d’oreilles, sans l’affronter ouvertement. Chen Jin arbitre. Il se laisse alors entraîner par Haili dans un « business » qui consiste à vendre du vinaigre frelaté dans des bouteilles de vinaigre fin recyclées. Ils se font arrêter et écopent d’une amende (énorme pour des Chinois) de 10 000 yuan, qui les oblige à vider leur compte d’épargne. Fin du rêve de fortune rapide et retour aux petits boulots. Zhang Haili tombe alors malade – ce qui nous vaut, au passage, deux séquences qui en disent long sur le système de santé en Chine aujourd’hui. Daping, prise de pitié, va acheter un médicament pour tenter de faire tomber la fièvre. Elle se rend à la petite officine du coin de la rue. « je voudrais un remède contre la fièvre » – question : « un cher ou un pas cher ? »– « un pas cher… » L'homme sous un visage égoïste et cruel Comme la maladie empire, Chen Jin l’emmène à l’hôpital. Pour faire des examens, on leur demande une caution de 2 000 yuan… Si vous êtes pauvres, vous pouvez crever. Mais justement Chen Jin préfèrerait qu’elle le fasse ailleurs que sous son toit, révélant un égoïsme qui frise la cruauté. Il téléphone au petit copain qu’elle a quitté de venir la récupérer. Exit Haili et retour à la case départ : Daping fait le ménage comme après le passage d’un cyclone, et le calme s’installe à nouveau. Daping reste toute la journée à tricoter, c’est l’ersatz des petit boulots. C’est aussi l’une des clés du titre du film, assez énigmatique au départ - 织 zhī signifie tricoter aussi bien que tisser : Daping apparaît comme une version post-moderne de la tisserande du conte, dans la même solitude, le même désert affectif. Elle s’aperçoit alors qu’elle est enceinte : Chen Jin décide de garder le bébé, leur lien semble affermi. Mais il est bientôt pris dans une nouvelle combine qu’on devine frauduleuse. On sait juste ce qu’il annonce brièvement à Daping au téléphone : il doit partir, qu’elle se fasse avorter. Et Daping se retrouve seule à tenter de vendre ses tricots. Alors, un soir, en rentrant chez elle, elle se souvient avoir un jour fait une fausse couche après une chute et se jette dans un trou au bord du chantier qu’elle traverse. Mais, comme elle dit, si tu crois que c’est facile d’avorter : elle se casse juste une jambe. Incapable de remonter, elle s’étend, la tête sur son sac, et attend… Celle qui la tire de là, c’est … Haili, revenue inopinément, une fois de plus, voir Chen Jin ! On retrouve les deux femmes quelques mois plus tard : le bébé est né, elles vivent ensemble dans un immeuble sordide, Daping continue à faire ses tricots et Haili vend (difficilement) des poissons. Elles se chamaillent, Haili continue à traiter Daping de demeurée, qui lui réplique de son air toujours aussi morne ; mais la vie continue, il n’est plus question ni d’amour ni de famille, simplement, comme disent les Chinois : “相依为命”xiāngyīwéimìng , se soutenir l’un l’autre pour survivre. Notre avis : trop de lenteur mais une fin réussie Yin Lichuan n’évite pas totalement l’écueil qui la guettait en choisissant ce scénario : la lenteur et un certain ennui. Pendant les trois premiers quarts du film, qui est en outre assez long, on est gagné par l’apathie du personnage de Daping. Il faut bien dire qu’elle suinte l’ennui, comme le lui dit Chen Jin en jouant aux cartes avec elle : elle gagne, mais sans triomphe, comme par hasard ; avec elle, rien n’est drôle (On peut saluer au passage la performance de l’actrice, Zhang Yi 张一). On se demande d’ailleurs comment et pourquoi Chen Jin la supporte et continue de vivre avec elle – sans doute parce qu’elle a une certaine solidité, une stabilité à toute épreuve, une sorte de passivité qui la fait tricoter des heures sans bouger ; seule change la couleur de la laine, unique élément qui dénote le passage du temps. Ce qui sauve le film, c’est la fin. Dans une ultime séquence, on voit les deux femmes assises à la table d’un petit restaurant. Daping demande une autre bière : «arrête», lui dit Haili, «tu as assez bu comme ça». Cette scène est le double exact d’une autre, au tout début du film, il y a eu simplement substitution de rôle : Haili est à la place qu’occupait Chen Jin. Et l’on se prend à sourire, un petit sourire de connivence, un peu amer : le temps des contes est bien passé, les bouviers aujourd’hui sont des petits truands minables, et les tisserandes ne font plus que des tricots invendables. Mais ce qui est intéressant, c’est le clin d’œil très personnel de Yin Lichuan : la vie moderne vue du côté féminin – les femmes sont bien la moitié du ciel, mais une moitié qui vit mieux pour elle-même et par elle-même. Le scénario est une adaptation d’une courte nouvelle de A Mei : 《李爱与海丽的故事》, l’histoire de Li’ai et Haili. Il se trouve qu’A Mei (阿美)est une amie intime de longue date de Yin Lichuan. Le film prend là une signification plus profonde – sorte de vision en abyme comme dans ces tableaux flamands où un miroir modifie imperceptiblement la perception du regard.
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