'Jalainur' de Zhao Ye, le prix FIPRESCI du festival Pusan 2008

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Cinéma - Films
Écrit par Brigitte Duzan   
18-11-2008
'Jalainur' de Zhao Ye, le prix FIPRESCI du festival Pusan 2008Récompensé au festival de Pusan 2008, «Jalainur» est un film remarquable qui, à partir de l'histoire d'un site industriel au bord du désastre écologique, parvient à offrir un lot d'image et d'émotions de première qualité.

Ce matin, ma conscience m’a tirée du lit en me disant : il faudrait quand même parler de Jalainur.

Jalainur ? Une immense mine de charbon à ciel ouvert, une mine d’Etat chinoise en Mongolie intérieure à la limite de la Russie. En général, ce sont les écolos qui en parlent, pour dire que c’est un scandale, le charbon, la pollution, l’environnement…

L'anti-discours écolo

Et justement hier soir, j’écoutais Jean-Michel Ribes qui parlait de son nouveau film « Musée haut, musée bas », très drôle bien sûr, mais il disait que, derrière le côté satirique, il avait voulu dire son amour des musées parce qu’il en a marre du discours écolo, marre d’entendre parler des ours qui se noient dans l’Antartique, de l’électricité qu’il va falloir fabriquer avec des moulins à vent, qu’il préfère vivre à Venise plutôt que dans une grotte.

Et « Jalainur », alors ? Eh bien, « Jalainur » (《扎赉诺尔》en bon chinois), justement, c’est l’anti-discours écolo. Zhao Ye (赵晔)filme cet endroit complètement dévasté par les pelleteuses, les trains à vapeur qui ressemblent à des pièces de musée et continuent à cracher leurs immenses volutes de fumée en évacuant le minerai extrait, en plus dans une nature ingrate, glacée une bonne partie de l’année, et il en fait une sorte d’ode éthérée aux gens qui y vivent, et à ceux qui n’y vivent plus.

Zhao Ye nous montre deux conducteurs de train, le vieux Zhu (朱老头)et son apprenti Xiao Li (小李). Le vieux Zhu a fait toute sa carrière là, dans cette atmosphère de fumée dense qui caractérise les trains à vapeur. C’est l’environnement type de l’ancienne entreprise socialiste chinoise, une sorte de survivance archaïque d’une industrie pré-capitaliste qui n’est pas morte parce que la Chine aujourd’hui a tellement besoin de charbon qu’elle est prête à aller en chercher au bout du monde. Et Jalainur est un tout petit peu plus près que le bout du monde.

Quand le cinéma embellit une ville pourrie...

Il y a une atmosphère fin de siècle dans tout cela, même si le jeune Xiao Li met toute son ardeur dans ce travail ingrat. En fait, on sent que c’est plus par amour du vieux Zhu que par amour du travail lui-même, ce vieux Zhu qui doit partir à la retraite et quitter la mine.

Xiao Li a une telle dévotion envers son vieux maître que, lorsque celui-ci s’en va pour aller chez sa fille, il ne peut s’empêcher de le suivre. Il l’accompagne dans son périple jusqu’au village de Mohe, dans le Helongjiang, où sa fille vient l’accueillir à la descente… du train. Et s’en revient alors, laissant le vieillard coupé du monde qui a été le sien si longtemps.

L’histoire est évidemment très belle, mais le plus beau, ce sont les images. Il y a un personnage dans le film de Jean-Michel Ribes dont je parlais plus haut qui, dans un musée qui pourrait être Orsay, s’exclame : « C’est vraiment incroyable, peindre cette ville pourrie d’Argenteuil et arriver en plus à ce qu’elle entre au musée, chapeau les Impressionnistes ! »

On pourrait en dire autant ici et tirer un coup de chapeau au directeur de la photo. Il faut comparer les photos habituelles de Jalainur, on en trouve des centaines sur internet, celle-ci par exemple : Image 1, ou encore celle-là : Image 2 et celles du film : Image 3

Un poème visuel

Zhao Ye
Crédit : sina.com
« Jalainur » se lit comme un poème visuel, aux couleurs travaillées, tantôt diffuses, tantôt très vives, comme saturées pour atteindre une intensité qui donne à ces images une aura presque irréelle, à la limite du songe éveillé. L’histoire intime des deux personnages en est beaucoup plus profonde et émouvante, c’est peut-être la grande différence avec « A l’ouest des rails » (《铁西区》) de Wang Bing (王兵), œuvre remarquable mais qui nous laissait simplement avec le constat amer d’un paysage industriel en ruines.

Zhao Ye va plus loin : il nous touche profondément. On se sent sidéré par la beauté de ce film qui réussit à faire un poème lyrique et un chef d’œuvre esthétique d’un site industriel à la limite du désastre environnemental, sidéré comme on était sidéré par la Méduse dans la légende, tellement fasciné qu’on en était transformé en pierre.

Sidéré comme ont dû l’être aussi les critiques à Pusan, qui ont accordé leur prix à ce film.
 
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