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Hu Jie, l'étoile du festival Shadows (Partie 1) PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Duzan   
Vendredi, 04 Décembre 2009 17:33

Hu Jie, l'étoile du festival Shadows (Partie 1)

Hu Jie restera certainement pour beaucoup la révélation du festival 2008: deux documentaires présentés, autant d'oeuvres formidables. Gros plan sur le travail d'un des plus talentueux cinéastes indépendants chinois.

«In search of Lin Zhao’s soul» 《寻找林昭的灵魂》

Il s’agit en fait du sixième film de Hu Jie. Jusque là, il avait réalisé des documentaires sur des sujets sociaux d’actualité. Alors qu’il travaillait sur des courts métrages sur les travailleurs migrants, il a commencé à s’intéresser à l’histoire.

C’est alors que, au cours d’une réunion avec des amis, l’un d’entre eux a laissé tomber dans le courant de la conversation que ses parents avaient été des camarades de classe de Lin Zhao. Hu Jie n’avait jamais entendu ce nom, il demanda de qui il s’agissait.
On lui expliqua alors qu’elle était étudiante à l’université de Pékin dans les années 1950 et avait été arrêtée et mise en prison pour avoir écrit des articles critiquant le régime. Elle avait continué à écrire des poèmes en prison, et, comme elle n’avait pas d’encre, elle avait écrit avec son sang.

Fasciné par l'histoire de Lin Zhao

Lin ZhaoFrappé par cette histoire, Hu Jie commença à rassembler toute une documentation sur le sujet. Plus il avançait, plus il était fasciné par la personnalité de Lin Zhao. Cependant, il travaillait alors à l’agence Chine nouvelle, depuis un peu moins de trois ans.
Un jour, son chef le fit appeler pour lui annoncer qu’il devait renoncer à son poste ; de toute évidence, il avait reçu des ordres « d’en haut ». Plutôt que d’être licencié, Hu Jie préféra démissionner… et continua ses recherches sur Lin Zhao.

Le résultat est un film qui restera dans les annales du cinéma chinois. Il retrace l’histoire de cette jeune étudiante, née en 1932 dans une famille « bourgeoise » de Suzhou, et qui, à dix-sept ans, trois mois avant la proclamation de la République populaire, quitta sa famille pour aller s’enrôler dans l’école de journalisme du Parti.
Pendant l’été 1950, elle participa à la campagne de redistribution des terres dans les campagnes, une campagne violente qui fit quelques deux millions de morts; elle-même fit preuve d’une extrême dureté envers les propriétaires terriens expropriés.
Hu Jie a découvert des lettres dans lesquelles elle se vante d’avoir ressenti « un bonheur cruel » en entendant crier un propriétaire plongé dans une bassine d’eau glacée ou d’avoir assisté sans broncher à l’exécution d’un autre ; elle y désigne Mao comme « une étoile rouge dans son cœur ».

Une ancienne fervente venue à critiquer le Parti

Le travail de Hu a consisté à expliquer comment une disciple aussi fervente avait pu en arriver à critiquer le Parti au point d’être arrêtée. Il a pour cela mené une enquête minutieuse et approfondie pour retrouver tous les gens de son entourage capables de l’éclairer sur cette énigme.
En fait, en 1957, comme beaucoup d’intellectuels à l’époque, elle se laissa entraîner à critiquer les excès d’autoritarisme du Parti dans le cadre de la campagne des « Cent Fleurs » alors lancée par Mao, invitant les critiques pour corriger les erreurs. On ne saura jamais s’il s’agissait d’un piège délibéré, ou si Mao se retrouva sans l’avoir prévu devant une vague de polémiques incontrôlables ; ce qui est certain, c’est qu’il déclencha alors une nouvelle campagne, cette fois contre les 右派 yòupài, les « droitiers ».
Lin Zhao fut condamnée. Mais elle refusa de se soumettre et fut finalement arrêtée et condamnée à trois ans de travaux forcés. En prison, elle continua à écrire, avec son sang à défaut d’encre. Elle fut finalement exécutée, à l’âge de 36 ans.

Le film a vraiment pris forme lorsque Hu Jie retrouva miraculeusement ces désormais fameux écrits de Lin Zhao. Il avait retrouvé un de ses anciens compagnons, bibliothécaire aujourd’hui à la retraite, un petit homme de près de ses soixante-dix ans maintenant, Gan Cui. Après la campagne « anti-droitiers », il avait été assigné avec Lin à travailler dans une bibliothèque ; ils tombèrent amoureux, mais le Parti leur refusa l’autorisation de se marier, et envoya Gan, à la place, se faire réformer dans un laogai du Xinjiang.
Il y passa les vingt années suivantes, et, quand il revint à Beijing en 1979, il apprit que Lin avait été exécutée. Il s’était ensuite marié, avait eu un fils, mais il avait toujours gardé au fond du cœur son amour pour Lin.

Les écrits de Lin Zhao en prison, un trésor pour Hu Jié

Hu Jie aimait aller discuter avec le vieil homme. Un jour, environ un an après leur première rencontre, Gan finit par lui révéler un secret : il possédait une bonne partie de ce que Lin Zhao avait écrit en prison, quelque 140 000 caractères ! Après la Révolution culturelle, un officier de police avait remis les écrits à sa sœur, et il en avait finalement hérité.
Et, sous les yeux éberlués de Hu Jie, il sortit d’un vieux sac Adidas bleu une liasse de papiers attachés par une ficelle et pliés dans du papier d’emballage brun : 500 pages jaunies couvertes de caractères. Hu Jie commença à lire : une lettre au Quotidien du Peuple condamnant la campagne « anti-droitiers » et accusant le Parti d’avoir honteusement profité de l’idéalisme de sa génération ; elle décrivait aussi les mauvais traitements subis en prison, et comment elle s’était mise à écrire avec son sang quand les autorités de la prison lui avaient confisqué son stylo…
Par la suite, ces mêmes autorités lui donnèrent du papier et un stylo pour qu’elle recopie ce qu’elle avait écrit, et ce fut utilisé contre elle.

L'histoire de Lin Zhao liée à celle du maoïsme

Le film fait alterner, avec les citations des écrits, témoignages et documents d’archives ; la confrontation entre les deux prend souvent une connotation qui pourrait être ironique si le sujet n’était pas aussi dramatique. Car l’histoire de Lin Zhao recoupe les grandes étapes de la construction du maoïsme, et en particulier la triste période du Grand Bond en avant et la famine qui s’ensuivit.
Hu Jie fait défiler les images d’archives des paysans coulant en masse l’acier dans leurs fours de fortune, organisant les cantine populaires, montant à l’assaut de pentes à défricher, et tout cela sur fond de cantate a cappella qui donne à ces images l’aspect d’un immense élan mystique, un mouvement de l’ordre du religieux scandé par les annonces victorieuses des fabuleux chiffres de production du pays.
Le plus terrible est le témoignage de deux professeurs racontant la famine du début des années 60, les cris, la nuit, des gens qui mouraient, les jambes qui enflaient, premier signe d’une mort imminente… Il y a maintenant de très nombreux documents sur la famine de ces années-là, on sait qu’elle a fait quelque 40 millions de morts. Mais jamais on n’en avait parlé de la sorte au cinéma. Et dans ce contexte, l’attitude de contestation sans rémission de Lin Zhao en fait presque une sainte.

Plusieurs séquences émouvantes

Certaines séquences sont particulièrement poignantes. Celle, par exemple, où l’un de ses anciens amis, Zhang Yuanxun, réussit à lui rendre visite en prison. Zhang avait travaillé avec elle comme éditeur du magazine littéraire de l’université.
Il était au cœur du mouvement des Cent Fleurs, mais confessa ses fautes, ce que refusa de faire Lin Zhao. Il passa les vingt-deux années suivantes dans une ferme au sud de Beijing. En sortant, il alla voir Lin Zhao. Il raconte comment, à la fin de leur court entretien, elle avait sorti un cadeau pour lui d’un petit paquet, un minuscule bateau en papier découpé, avec deux vers de Li Bai inscrits derrière, qu’il a soigneusement conservé tout au long de ces années et qu’il sort de sa poche devant la caméra, la caméra qui n’en finit pas de filmer cette petite chose qui tourne lentement autour de son fil,  et donne un léger sentiment de nausée…
Ou cette brève séquence, aussi, où la sœur de Lin Zhao raconte comment sa mort a été annoncée à sa mère : un policier est tout simplement venu lui réclamer les 5 centimes qu’elle devait pour la balle qui avait exécuté sa fille…

Enfin, en conclusion, Hu Jie nous emmène à l’endroit où a été déposée son urne (et qu’il a découvert après de longues recherches). Et là, tout doucement, il ouvre le couvercle : à l’intérieur, la caméra découvre un morceau de papier journal tout froissé, qui laisse apparaître, une fois déplié, quelques malheureuses mèches de cheveux… Tout ce qui reste de Lin Zhao, outre ses quelques cendres.

Ou plutôt tout ce qui reste de sa dépouille mortelle. Car ce qu’elle nous a légué, et qui n’a pas de prix, ce sont ces textes et ces poèmes écrits avec son sang qui témoigneront à jamais d’un esprit indomptable, capable de se sacrifier pour faire évoluer les choses.
C’est aussi un document littéraire qui a été analysé par un professeur venu témoigner devant la caméra : il dit que les écrits de Lin Zhao révèlent une pensée très profonde, et que ses propositions, pour beaucoup, recoupent les réformes réalisées depuis la mort de Mao. Elle dit que lutter contre une dictature ne justifie pas que l’on en crée une autre… On n’a pas fini de parler de Lin Zhao.

Hu Jie lui a rendu le plus bel hommage qui soit. Hommage qu’il a sciemment étendu, à travers elle, à l’esprit du peuple chinois. Car il a dit qu’il avait bien sûr voulu montrer les traitements barbares auxquels les gouvernants avaient soumis le peuple chinois dans le passé, mais qu’il avait voulu avant tout montrer de quoi celui-ci était capable dans les situations les plus difficiles, les plus tragiques.
 
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