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Yang Yi, l'art de mettre en scène le souvenir PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Duzan   
Dimanche, 22 Novembre 2009 14:03

Yang Yi, une voix pour les victimes du barrage des Trois Gorges

Découvert en novembre dernier à « Slick 08 », dans le cadre de la dernière FIAC (1), le photographe chinois Yang Yi est actuellement à Paris pour le vernissage d’une nouvelle exposition de ses œuvres à la Galerie Dix9, le 13 mars prochain. C’était l’occasion de rencontrer cet artiste afin d’approfondir la perception d’un travail original qui se veut avant tout un travail de mémoire.

Yang Yi 杨怡

photographe chinois

L’âge d’or des années d’enfance à Kaixian

Yang Yi est en effet originaire de Kaixian (开县), dans la municipalité de Chongqing, il y a peu transformée en ville fantôme, engloutie sous les eaux, en aval du barrage des Trois-Gorges. Il est né là, en 1971, et y a vécu jusqu’à 22 ans. Kaixian est donc pour lui intimement lié au monde de l’enfance, c’était jusqu’à ces derniers temps le lieu privilégié du nid familial, avec tout le substrat émotionnel que cela implique pour un Chinois, surtout, peut-être, aujourd’hui.

C’est tout particulièrement le cas de Yang Yi qui a grandi là, avec ses deux frères, dans un environnement propice à l‘éveil artistique. Son grand-père maternel appartenait à une riche famille du Sichuan, à l’esprit très ouvert ; dans les dernières années de la dynastie des Qing, il partit d’ailleurs étudier le droit au Japon. Quant au grand-père paternel, il était peintre, diplômé de ce qui est aujourd’hui l’Académie des Beaux-Arts du Sichuan (四川美术学院). Sa mère était, elle, professeur d’art et exerça une profonde influence sur son fils, équilibrée par le caractère plus sévère du père.

Yang Yi avait d’abord pensé faire des études de médecine, mais il se rendit vite compte que cela ne correspondait guère à son tempérament. Il n’était pas très bon élève, l’enseignement traditionnel ne lui convenait pas ; il commença à s’épanouir lorsqu’il entreprit enfin des études artistiques qui correspondaient mieux à sa sensibilité et à la curiosité d’esprit qu’on lui avait inculquée.

De ces années d’enfance et d’adolescence, il garde quelques souvenirs marquants ; il en est un, en particulier, qui revient souvent quand il raconte cette période : il trouva un jour par hasard six vieux albums de photos familiales, datant de l’enfance de sa mère, qui avaient été miraculeusement préservés. Sur le moment, ce fut un plaisir esthétique, mais sans plus. Ce n’est que plus tard, dit-il, qu’il se souvint de la beauté de ces images et de l’émotion ressentie en feuilletant ces pages légèrement jaunies.

C’est une émotion évidemment magnifiée par le temps, et cet épisode représente parfaitement la démarche artistique de Yang Yi dont l’œuvre est l’expression et le reflet de la richesse d’un monde intérieur créé par le souvenir et nourri des fantasmes du passé.

L’éveil artistique sous la menace des eaux

C’est en 1993 que Yang Yi a quitté Kaixian pour aller étudier à Chengdu. A la fin de ses études, il commença à travailler comme dessinateur, puis, en 2001, avec trois autres de ses camarades de classe, il y créa une société de design publicitaire.

C’est justement au moment où il quittait Kaixian qu’a démarré la construction du barrage des Trois-Gorges ; le projet remonte en fait à 1919, c’est Sun Yat-sen qui en fit la première proposition, mais ce n’est qu’à partir de 1955 que les études se multiplièrent, pour aboutir à la décision finale, votée par le Congrès national du peuple en avril 1992. Les travaux furent inaugurés en 1994 par le président Jiang Zemin et le premier ministre Li Peng.

Il fut dès le départ annoncé que le projet serait terminé en 2009. Il prévoyait le déplacement de 1,35 million de personnes. Kaixian fut le dernier des huit districts de la municipalité de Chongqing à être évacué, puis rasé ; la plupart des habitants furent relogés dans une ville nouvelle bâtie en hauteur, à environ deux kilomètres au sud de la vieille ville.

En 1993, cependant, selon Yang Yi, personne n’était encore conscient du danger imminent qui menaçait la ville. En fait, les nouvelles qui filtraient localement étaient contradictoires. Ce n’est que lorsque les premières mesures de déplacement des familles furent réalisées qu’il devint clair que la ville allait disparaître entièrement sous les eaux. Pour les habitants, il s’agissait bien sûr d’un événement dramatique et traumatisant, mais le principal problème qui se posait dès lors à la plupart d’entre eux était surtout une question vitale de survie, dans des conditions rendues difficiles par le faible niveau des compensations reçues et même parfois, tout simplement, la perte du lopin de terre qui faisait vivre la famille.  

Pour Yang Yi, c’était bien plus un drame intérieur : la fin du monde de son enfance, la perte de ses racines, l’anéantissement d’un passé qui le rattachait à une communauté et était le fondement de son identité. Il était déjà parti de Kaixian, mais c’était lui, peut-être, qui se sentait le plus « déplacé ». Il vit en rêve la ville engloutie, et il en ressentit le désir pressant d’en garder le souvenir, comme substitut à la réalité, voire comme nouvelle réalité. Sans doute l’image du vieil album photo découvert dans son enfance s’imposa-t-elle alors inconsciemment à lui : c’est par la photo qu’il décida de préserver le souvenir de son passé.

En 2005, il s’acheta un appareil photo, et, un an plus tard, renonça à son travail pour se consacrer corps et âme à son projet.

La mise en scène du souvenir : « Uprooted »

Yang Yi, une voix pour les victimes du barrage des Trois GorgesIl commença par remonter en bateau le cours du Yangtse, dans la direction du barrage monstrueux qui venait d’être terminé (2), photographiant de manière compulsive, au passage, les villes qui allaient disparaître, sur les rives. Il s’aperçut alors que ce banal procédé ne le mènerait pas loin : il n’avait pas la moindre notion de technique photographique, et aucun projet précis. Il lui fallait d’abord apprendre et réfléchir.

Il s’inscrivit alors au département de photographie de l’Académie centrale des Beaux Arts, à Pékin, où il suivit un cursus d’un an. C’est là qu’il eut un jour la révélation de ce qui allait faire la différence avec un vulgaire reportage photo ; l’idée originale fut chaleureusement encouragée par ses professeurs et allait le mener à la réalisation de sa première œuvre :  « Uprooted » [déraciné(s)] , intitulée en chinois 《没·故里》, 故里 gùlǐ désignant l’endroit où l’on est né, la ville natale, et 没 mò étant à prendre dans un double sens, le sens usuel de négation, et celui de 淹没 yānmò, être submergé, englouti.

《没·故里》, c’est donc le coin de terre ancestral englouti par les flots, celui qui n’est plus. Ou du moins qui ne peut plus exister que dans le souvenir – souvenir qu’il convient dès lors de préserver, presque religieusement, puisque c’est désormais la seule chose qui rattache au passé ; si la terre est engloutie, avec les maisons, les racines, reste la mémoire qui s’oppose à leur total anéantissement. En ce sens, Yang Yi se place dans la lignée de la tradition historique chinoise qui, depuis des millénaires, note et archive soigneusement les données du passé.

Mais ce n’est pas un souvenir brut. Il s’agit bien plus d’une vision aux franges du réel, un rêve qui tient du fantasme éveillé, et même une mise en scène du rêve, avec tout le côté absurde que comportent les songes. Yang Yi est un passionné de cinéma, et cela se voit. Il est allé photographier les ruines de Kaixian avant que la ville soit complètement détruite et livrée aux bulldozers. Cela a donné un paysage quasi lunaire, dévasté comme après un bombardement, des ruines urbaines captées au coucher du soleil, quand les couleurs sont déjà quelque peu éteintes, avec, au milieu des gravats, quelques zombies humains qui continuent leurs activités comme si de rien n’était, et ajoutent à l’étrangeté des lieux.

Puis Yang Yi a fait subir à ses photos un traitement sur ordinateur. Il a d’abord travaillé sur la couleur, pour obtenir cette teinte sépia qui est celle des photos jaunies d’autrefois, celle du passé et celle du souvenir.. Il a ensuite créé un environnement aquatique, ajoutant, à la place du ciel, un plafond d’eau qui suggère l’engloutissement des ruines. Puis il a travaillé les surfaces, les parsemant de taches et d’ombres qui leur donne du volume et suggère les reflets de l’eau. Et enfin, il a complété sa mise en scène avec ses personnages, les dotant de masques et de tubas dont s’échappent des nuages de bulles.

Tout cela est évidemment totalement onirique, et les masques, en particulier, ont un sens emblématique proche des masques rituels, comme ceux de l’opéra chinois, en particulier, qui cachent les visages pour mieux en dégager l’aspect symbolique : les personnages des photos de Yang Yi n’ont pas d’identité propre, ils le représentent, lui, englouti avec eux, comme ils représentent toute la lignée des ancêtres et des habitants de la Kaixian des siècles passés, celle qui s’appela d’abord 梁州 Liangzhou, puis, sous les Tang, 开州 Kaizhou, avant de prendre le nom de 开江县 , origine du nom actuel, apparu sous les Ming – tout un âge d’or symbolisé par le surnom jadis donné à la ville “金开县”.

Il n’y a pas d’opposition dans tout cela, pas de dénonciation, juste le dernier cri du naufragé qui confie à la postérité les images soigneusement préservées de ce qu’il a perdu parce qu’elle vont dorénavant l’aider à vivre. Il ressemble à cet enfant qui, sur l’une de ses photos, joue à la marelle.

En déséquilibre sur le pied droit, il est arrivé au bout de sa marelle, à l’endroit représentant le ciel ; c’est le moment fatidique où il va devoir se retourner pour revenir en arrière : sa maison a disparu, il n’a plus d’endroit où revenir. De manière symbolique, l’un des noms du jeu de marelle, en chinois, est 跳房子 tiàofángzi, sauter les maisons, sauter d’une maison à une autre…

Le jeu de marelle, autrefois, dans l’Occident médiéval, consistait à progresser à cloche-pied en poussant un palet qui représentait l’âme du joueur, dont le but était d’atteindre le paradis ; au terme du jeu, il récupérait le palet, c’est-à-dire son âme, et réintégrait le royaume terrestre. Le jeu de marelle consistait ainsi, symboliquement, à gagner la vie éternelle. On peut dire que Yang Yi, par le travail de mémoire que constituent ses photos, s’est acquis ce complément d’âme que la montée des eaux avait risqué de lui faire perdre.


* Exposition du 13 mars au 2 mai 2009
Du mardi au vendredi 13h-19h, samedi 11h-19h et RV.
Galerie Dix9
19, rue des Filles du Calvaire, 75003 Paris
Tél. 01 42 78 91 77
Site : http://www.galeriedix9.com/
Série « Uprooted » http://www.galeriedix9.com/site/photos//index.php?album=uprooted

Notes

(1) Voir article du  27 novembre 2008
(2) Il fut terminé le 20 mai 2006.

 

 
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