Accueil culture Arts chinois Les anti-portraits d'enfance de Yanwu en exposition à la galerie Dix9
Les anti-portraits d'enfance de Yanwu en exposition à la galerie Dix9 PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Duzan   
Mardi, 24 Novembre 2009 10:04
Yanwu, 13 ans
La galerie Dix9 propose jusqu'au 26 septembre l'exposition de la jeune artiste chinoise Yanwu. Nous sommes allés sur place... Petite présentation d'une oeuvre d'introspection originale et riche en enseignement sur les sentiments d'un enfant du boom économique chinois.

Note : merci à l'artiste de nous avoir autorisés à publier les images de ses oeuvres et photos familiales

Une enfant de la libéralisation

Photo originale de Yanwu à 2 ansIl y a des gens qui vénèrent leur enfance comme un paradis perdu, il en est d’autres qui cherchent à en occulter le souvenir pénible. Yanwu va plus loin : elle en retouche les manifestations concrètes que sont les photos des albums familiaux, le façonne méthodiquement, touche après touche, pour qu’il n’en reste plus qu’un objet glacé, comme sorti d’un mauvais rêve dont on continue, bien après qu’il se soit terminé, à être hanté par les regards insistants. Yanwu règle ses comptes.

Elle est née six mois avant la mort de Mao. C’est une enfant de la libéralisation, du boom économique, de la Chine du renouveau et de la croissance, mais elle en porte aussi, au plus profond d’elle-même, une sorte de malaise insidieux.

Yanwu, 燕舞 : l’hirondelle qui danse, c’est pourtant joli, ce prénom, avec un nom pareil on devrait bien démarrer dans la vie. J’attendais un sourire, une petite fossette quelque part, eh bien non, zéro pointé : il se trouve que, quand elle était petite, en Chine, ce nom gracieux était celui d’une marque de magnétophones, alors évidemment, à l’école, les enfants se moquaient d’elle.

Ce n’est pas elle qui garde de bons souvenirs de son enfance, sauf quand elle était toute petite. Elle a passé ses premières années à la campagne, avec ses parents ; ils étaient de ceux que Mao avait envoyés se ressourcer auprès des paysans, mais ils avaient quand même eu la chance de pouvoir rester dans leur village ancestral, dans la province de l’Anhui. Il y avait donc là, entre autres, une grand mère maternelle au cœur en or qu’elle adorait.

Et brusquement, à sept ans, elle est exclue de ce monde qui se referme sur lui-même comme une huître en la laissant à l’extérieur. On l’envoie à Shanghai, chez ses autres grands-parents, paternels ceux-là ; ce sera certainement meilleur pour son éducation, mais l’ambiance est lourde pour elle.

Le cocon familial et la vieille maison de la grand-mère sont désormais inaccessibles, sauf une fois par an, pendant les vacances : il faut alors une dizaine d’heures de train pour y aller, c’est le bout du monde. Quand elle revient à Shanghai, c’est chaque fois un déchirement. La vie lui semble d’autant plus irrespirable. Son grand-père est un vieux cadre communiste qui a gardé les idéaux de sa jeunesse, et le souvenir amer de la ferveur passionnée des débuts de l’ère maoïste, de la foi alors inébranlable en l’avenir de la révolution.

Déchiffrer l'énigme de son identité

Yanwu, 2 ans, en format retravailléAlors, évidemment, il a souffert de voir comment évoluait le pays, du vivant de Mao et encore plus après. Il a vu le pays sombrer dans le chaos, puis a observé de loin l’ouverture et la libéralisation du régime, le développement économique effréné devenu le seul objectif de la nation entière, au détriment de toute autre valeur ; pour ne pas avoir à affronter un monde qui n’était plus le sien, il s’est retiré de la vie publique, de ses charges officielles, a pris ses distances et s’est réfugié en lui-même, comme les lettrés taoïstes d’antan.

A l’âge ou les enfants ont besoin de la chaleur du foyer familial, Yanwu connaît la discipline et la rigueur d’une éducation légèrement décalée par rapport à son temps. Elle a l’impression d’une punition imméritée. Comme elle n’a personne à qui parler, elle se plante devant son miroir pour tenter d’y déchiffrer l’énigme de son identité.

Alors aujourd’hui, quand elle regarde les vieilles photos de son enfance, elle a l’impression d’une supercherie. Ces photos, prise avec un vieil appareil chinois, sont l’œuvre du grand-père qui les développait aussi. Ce sont des tout petits formats, non point jaunis, mais légèrement gondolés, comme les souvenirs qu’ils ont figés.

Ils montrent une famille heureuse, un bébé entouré de ses parents comme tous les bébés du monde, l’air étonné et curieux devant l’objectif, une petite fille jolie comme un cœur, les cheveux souples retenus par un superbe nœud rouge, prête pour la fête du Nouvel An, une adolescente résolument moderne, les cheveux courts et le regard légèrement moqueur. Ici, elle est photographiée sagement avec sa grand-mère, là avec une tante qui vient de la transformer en poupée maquillée pour participer dignement au dîner du Nouvel An.

Restituer sa vérité, pas celle des autres

Elle ne se reconnaît pas dans ces enfants. Ou peut-être qu’elle s’y reconnaît trop, ce qu’elle voit, c’est le regard des autres sur elle. Alors elle a décidé de restituer une autre vérité, la sienne, celle qu’elle a conservée en elle pendant toutes ces années. C’est une sorte de recherche des racines à l’envers, c’est aussi une conjuration et une libération…

Elle soumet ses photos au traitement drastique et vengeur de son ordinateur ; elle efface le contexte, l’arrière-plan, les personnages autour d’elle ; il ne reste plus qu’elle, il ne reste surtout plus que son regard, un regard qui dérange : c’est celui d’un bébé joufflu, la bouche crispée, l’air presque agressif, l’envers des bébés rieurs de bon augure des affiches de nouvel an ; c’est celui d’une Lolita ambiguë, dont le rouge à lèvres a légèrement débordé,  celui d’une gamine butée, que l’on devine presque hostile, ou encore celui d’une adolescente au sourire en coin, comme se moquant du foulard rouge qu’elle arbore autour du cou.

Pour compléter la destruction programmée du souvenir qu’on lui a légué, elle recrée d’un geste rageur un fond uniforme, totalement artificiel, d’une couleur qui répond à la teinte dominante du vêtement. Elle crée le vide autour d’elle, le vide affectif dans lequel elle a vécu, le vide qu’elle voyait dans son miroir quand elle allait, enfant, l’interroger.

Le tout une fois passé par un studio de Pékin, et voilà une galerie de portraits à l’aspect chatoyant, dont on ne saurait plus dire si ce sont des photos ou des tableaux. Cela rappelle ces portraits emblématiques de notre Moyen Age, peints aussi sur un fond uniforme, qui faisaient ressortir les traits de caractère idéaux du commanditaire, ceux dont il voulait qu’ils passent à la postérité.

Yanwu avait commencé par faire de ses clichés des photomontages surréalistes, un peu façon Lewis Carroll. Elle a abandonné l’idée, et on l’en félicite. Elle a fait ainsi une œuvre originale.

Et maintenant, Yanwu, on fait quoi ?
Yanwu, 9 ans, avec sa tante

 

 

 

 

Yanwu, 9 ans, d'après Yanwu elle-même

 

 

 

 

 

Galerie Dix9
17 rue des Filles du Calvaire
75003 Paris
Exposition du 4 au 26 septembre 2009
http://www.galeriedix9.com/

 
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