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Zhao Ziyang, des premiers succès à l'isolement forcé PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Duzan   
Jeudi, 10 Décembre 2009 14:12

Zhao Ziyang

Le livre « Prisoner of the State : the Secret Journal of Premier Zhao Ziyang » a été conçu pour corriger l’image de l’ancien premier ministre Zhao Ziyang telle qu’elle apparaît dans l’histoire officielle chinoise, en particulier en ce qui concerne son rôle dans la réforme économique lancée en 1978, puis lors des événements ayant mené à l’intervention musclée sur la place Tian’anmen en juin 1989. Il précise en fin de compte ses idées en matière de libéralisation politique.

Pour bien comprendre, il est donc important de connaître le contexte historique auquel il se réfère.

Premiers succès, première mise à l’écart.

Zhao Ziyang (赵紫阳), né en octobre 1919, était le fils d’un riche propriétaire de la province du Henan qui fut tué par des responsables du Parti communiste à la fin des années 40. Zhao Ziyang est devenu membre de la Ligue de la jeunesse communiste en 1932, et a fait partie des cadres de Parti pendant les années de lutte clandestine. A partir de 1951, il s’est peu à peu élevé dans les rangs du Parti au Guangdong, en réalisant un travail important dans le domaine des réformes agricoles.

En 1962, après l’échec retentissant du Grand Bond en avant, il a commencé à mettre fin, localement, au système des communes, en instituant les contrats de production individuels qui engageaient un début de privatisation des terres. Il fut aussi actif dans la lutte contre la corruption des cadres, et la purge de ceux accusés de collusion avec le Guomingdang. En 1965, il fut promu secrétaire du Parti pour la province du Guangdong.

Cependant, en 1967, pendant la Révolution culturelle, son soutien à Liu Shaoqi lui valut d’être rayé des cadres : paradé dans les rues de Guangzhou avec le bonnet fatidique sur la tête, il fut accusé d’être « un héritier puant de la classe des propriétaires fonciers ». Il fit quatre ans de travaux forcés dans une usine, puis, en 1971, fut assigné en Mongolie intérieure, avant de revenir au Guangdong en 1972.

Réhabilité par Zhou Enlai, promu par Deng Xiaoping.

Zhao Ziyang fut réhabilité par Zhou Enlai dès 1973 : nommé au Comité central, il fut envoyé en 1975 au Sichuan comme premier secrétaire du Parti de la province. L’économie de celle-ci avait été totalement dévastée par les années du Grand Bond en avant, puis de la Révolution culturelle.

Zhao Ziyang réalisa des réformes radicales en introduisant des éléments d’économie de marché qui permirent en trois ans d’augmenter la production industrielle de 80 % et la production agricole de 25 %. Il acquit ainsi une réputation de réformateur tellement populaire que les Sichuanais disaient alors en jouant sur les mots :

"要吃粮,找紫阳” yào chīliáng, zhào zǐyáng
(si vous voulez manger, c’est Ziyang qu’il faut aller chercher)

Lorsque Deng Xiaoping, après sa réhabilitation en janvier 1977, et son retour aux postes de commande, voulut engager un processus de réforme économique, ce qu’on appelait « l’expérience du Sichuan » devint le modèle à suivre.

Zhao Ziyang fut donc propulsé au Bureau politique comme membre suppléant en 1977, puis membre à part entière en 1979. En 1980, il remplaça celui que Mao avait désigné pour lui succéder, Hua Guofeng (华国锋), au poste de premier ministre. Il se mit alors à appliquer à la Chine entière les méthodes qui avaient si bien réussi au Sichuan, développant les entreprises privées et leur donnant de plus en plus d’autonomie, encourageant les investissements étrangers et libéralisant également le secteur agricole.

En même temps, dès 1986, il se fit l’avocat de réformes politiques, d’une plus grande transparence dans la gestion des affaires publiques, allant jusqu’à préconiser le dialogue avec les citoyens ordinaires dans le processus de prise de décision.
Tout ceci le rendit populaire, mais les premiers nuages commencèrent à apparaître lorsque le boom économique provoqué par les réformes déclencha un processus inflationniste qui suscita un mouvement de mécontentement, en particulier en milieu urbain ; l’atmosphère générale de détente incita tout un pan de la population à réclamer une libéralisation du régime. C’est ce qu’on a appelé « le printemps de Pékin » (北京之春).

L’aile conservatrice du Parti, qui voyait d’un mauvais œil l’étendue des réformes entreprises et craignait un relâchement du contrôle du Parti sur l’économie et la société, rendit Zhao Ziyang responsable des problèmes et se fit plus virulente. Deng Xiaoping fut forcé de lâcher du lest.

Freiné par les conservateurs, piégé par Tian’anmen.

Zhao Ziyang, lors de sa célèbre intervention pendant les évènements de Tian AnmenEn janvier 1987, Deng Xiaoping força à la démission le secrétaire général du Parti, Hu Yaobang (胡耀邦) : de tendance réformiste, il s’était montré trop favorable aux étudiants protestataires. Il fut remplacé par Zhao Ziyang. Mais c’est Li Peng (李鹏), un vétéran du Parti, leader de l’aile conservatrice, qui fut désigné comme premier ministre pour le remplacer.

C’était là un habile jeu de chaises musicales qui montre bien le sens politique de Deng Xiaoping, mais aussi l’étroite marge de manœuvre dont il disposait pour mener à bien les réformes. D’une part, il satisfaisait les conservateurs pour éviter qu’ils en arrivent à les bloquer, de l’autre il mettait Zhao Ziyang en position de lui succéder éventuellement, et donc assurait la poursuite du processus du mouvement de réforme et d’ouverture.
Cependant, celui-ci se trouva quelque peu ralenti : tandis que Zhao Ziyang favorisait l’assouplissement des contrôles gouvernementaux sur l’industrie et la création de zones franches dans les régions côtières, le premier ministres Li Peng, lui, mettait en œuvre une approche plus prudente qui continuait à s’appuyer sur la planification et la gestion centralisées.

Il faut souligner que le grand mérite de Deng Xiaoping, dans ces circonstances, est d’avoir su concilier les diverses tendances en conflit au sein du Parti pour continuer à avancer, même si c’était à plus petits pas, appliquant sa fameuse maxime :

摸着石头过河 mōzhe shítou guòhé
traverser le gué en tâtant chaque pierre.

Zhao Ziyang lui même le reconnaîtra : si Deng n’avait pas été là, la réforme n’aurait jamais pu avoir lieu. Il faut s’en souvenir lorsque les promoteurs du livre « Prisoner of the State » reprochent au régime de glorifier Deng Xiaoping en laissant Zhao dans l’ombre. Il faut rendre à César ce qui est à César.

La suite des événements devait montrer la faiblesse politique de Zhao Ziyang dans le contexte de l’époque. En mai 1988, sa proposition d’accélérer la réforme des prix entraîna des manifestations populaires contre la hausse de l’inflation, et donna des arguments aux opposants au processus de réforme, entraînant un vaste débat politique. La situation se détériora à la fin de 1988. Zhao se retrouva en butte aux attaques conservatrices non seulement sur le plan idéologique mais aussi dans le domaine économique.

Dans un contexte de difficultés socio-économiques croissantes dues à la spirale inflationniste, c’est la mort de l’ancien secrétaire général réformiste Hu Yaobang, le 15 avril 1989, qui déclencha une vague de protestations sans précédent de la part d’étudiants et intellectuels bientôt rejoints par d’autres segments de la population urbaine affectés par la crise économique. Les conservateurs en profitèrent pour accuser le rythme excessif des réformes de causer la confusion dans les esprits.

La situation devint explosive lorsque les étudiants massés sur la place Tian’anmen commencèrent une grève de la faim pour soutenir leurs revendications de libéralisation du régime. Au petit matin du 19 mai, Zhao Ziyang tenta de désamorcer le conflit en se rendant sur la place pour exhorter les étudiants à cesser leur grève de la faim, leur adressant, porte-voix à la main, le discours désormais célèbre qui devait sceller son destin :

« 同学们,我们来得太晚了。对不起同学们了。你们说我们、批评我们,都是应该的。...
« Camarades étudiants, nous sommes arrivés trop tard. Excusez-nous. Vous vous adressez à nous, vous nous critiquez, tout cela est nécessaire… »
Il leur dit ensuite que l’on doit discuter, que les choses ne sont pas si faciles et doivent prendre du temps… C’est alors qu’il ajoute :

你们还年轻,来日方长,你们应该健康地活着,看到我们中国实现四化的那一天。你们不像我们,我们已经老了,无所谓了。 »

« Vous êtes encore jeunes, vous avez encore beaucoup de jours devant vous, il faut que vous veilliez à votre santé pour vivre jusqu’à voir le jour où la Chine réalisera les "quatre modernisations". Ce n’est pas comme nous, nous somme déjà trop âgés, pour nous ce n’est plus important… »

Ces phrases si souvent citées depuis lors (1) sont restées quelque peu énigmatiques. Manifestaient-elles une certaine désillusion, une sorte de frustration, devant l’avancée si lente des réformes qui lui tenaient tellement à cœur ? Lui sont-elles sorties du cœur, ce matin-là, face aux étudiants ? Pensait-il, en allant à la rencontre des manifestants, s’attirer une popularité qui lui aurait donné un certain poids pour lutter contre les conservateurs, et Li Peng en particulier ? Quoiqu’il en soit, c’était sans doute la goutte d’eau de trop. Ce fut là sa dernière apparition publique.

Démis de ses fonctions, condamné au silence

La place Tian’anmen resta occupée. Le jour qui suivit cette visite, le premier ministre Li Peng déclara la loi martiale et les manifestants furent délogés manu militari le 4 juin, au prix d’une effusion de sang dont on ignore toujours les détails exacts.
Zhao Ziyang fut remplacé au poste de secrétaire général par Jiang Zemin (江泽民). Il fut placé en résidence surveillée et passa les seize dernières années de sa vie éloigné de la vie politique, sous un contrôle très strict, y compris de ses visiteurs occasionnels. Il envoya cependant deux lettres au gouvernement pour demander une révision de la position officielle concernant les événements de 1989, mais elles ne furent jamais publiées.

Il mourut le 17 janvier 2005, après une pneumonie et plusieurs attaques. Le gouvernement, craignant de nouvelles manifestations, imposa un ban très strict sur les nouvelles publiées dans la presse et à la télévision ; l’annonce de sa mort fut réduite à quelques lignes d’un communiqué laconique de l’agence Chine nouvelle :

赵紫阳同志长期患呼吸系统和心血管系统的多种疾病,多次住院治疗,近日病情恶化,经抢救无效,于1月17日在北京逝世,终年85岁。(完)

Le camarade Zhao Ziyang, souffrant de graves problèmes respiratoires et cardiovasculaires pour lesquels il a dû être hospitalisé à de nombreuses reprises, a vu sa condition empirer irrémédiablement ces derniers jours ; il est décédé le 17 janvier à Pékin, à l’âge de 85 ans.

On notera en particulier l’absence totale de titres officiels, comme l’aurait voulu l’usage.

L’enterrement n’eut lieu que huit jours plus tard, pendant lesquels la famille et les proches tentèrent de négocier les termes de sa notice nécrologique et les conditions de ses obsèques. Rien n’y fit. Il fut incinéré dans le cimetière révolutionnaire de Babaoshan (八宝山) à Pékin le 29 janvier 2005, sous strict encadrement policier. Quelques centaines de manifestants tentèrent de manifester à l'extérieur du cimetière ; quelques-uns furent arrêtés. Cela n’alla pas plus loin.

La notice nécrologique continua à réduire l’ancien premier ministre et ancien premier secrétaire au rang de simple camarade, mentionnant brièvement sa « contribution précieuse au Parti et au peuple pendant la période initiale de réforme et d’ouverture », mais ajoutant la petite phrase assassine finale :

« Mais pendant la période de désordre politique survenue au printemps et à l'été de 1989, le camarade Zhao Ziyang a commis de graves erreurs. »

Ce qui fut repris ensuite de façon plus générale, à la télévision du Guangdong, par exemple, qui énonça : “赵紫阳生前曾犯下重大错误” (Zhao Ziyang pendant sa vie a commis de graves erreurs)

Rien n’a changé depuis lors. La ligne officielle est restée la même, et les événements de Tian’anmen sont toujours un sujet tabou en Chine.

On comprend mieux ainsi l’émoi que peut provoquer un livre se présentant ouvertement comme une tentative de réhabilitation de la mémoire de l’ancien premier ministre, avec, en filigrane, la reprise de ses idées politiques concernant la nécessaire libéralisation du régime.

Il convient maintenant d’analyser quelles sont précisément les idées avancées dans le livre, pour voir comment elles interprètent les événements passés et si l’ouvrage est véritablement le « brûlot politique » dont parlait Brice Pedroletti dans Le Monde, le 18 mai.

(1) L’hebdomadaire The Economist titra ainsi l’article qu’il publia à sa mort : « The man who came too late ».

A suivre…
 
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