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Écrit par Brigitte Duzan   
Jeudi, 10 Décembre 2009 16:10

L'autre 'évènement de Tian'anmen', celui de 1976, et les poèmes qui nous en restent

Si l'on parle souvent des évènements de la place Tian'anmen en 1989, une autre manifestation sur cette même place est très peu mentionnée. Elle est pourtant importante car elle a constitué un précédent qui a sans aucun doute influé sur les décisions des uns et des autres en 1989. Elle nous a en outre laissé une superbe collection de poèmes, dans la grande tradition chinoise.

Les Chinois ont une manière très sobre de désigner un événement historique majeur : ils utilisent le terme « événement », ou « incident » (事件 shìjiàn), précédé de la date à laquelle il est arrivé (jour et mois). Ce que nous appelons « les événements de Tian’anmen » sont donc nommés « l’incident du 4 juin » (六四事件 liùsì shìjiàn) ou tout simplement « 6.4 » (六四 liùsì), comme les Américains disent « nine eleven ».

Avant « l’incident du 4 juin », celui de 1989, il y en avait eu un autre sur cette même place Tian’anmen, en 1976, c’est « l’incident du 5 avril » : 四五事件 sìwǔ shìjiàn. C’était aussi une manifestation populaire anti-gouvernementale, mais celle-ci se termina sans effusion de sang. C’est un précédent que tout le monde avait en mémoire en 1989.

Les raisons des manifestations

Zhou EnlaiLe premier ministre Zhou Enlai (周恩来总理)est mort le 8 janvier 1976, huit mois avant Mao. Image de sagesse et de modération, mais aussi associé aux grands succès diplomatiques de la République populaire, il représentait un espoir pour la population chinoise qui le vénérait. Pendant la période qui précéda sa mort, on le savait en lutte contre la faction la plus dure au pouvoir, celle qui gravitait autour de la femme du président Mao, Jiang Qing (江青), et de sa « Bande des quatre » (四人帮).

A l’annonce du décès du premier ministre, donc, pour éviter un débordement de passion populaire, le Parti prit des mesures pour limiter la période de deuil national et empêcher des manifestations autour de ses obsèques, de peur qu’elles ne dégénèrent en mouvement protestataire.

Mais la colère grondait. C’est un protégé de Mao, Hua Guofeng (华国锋), qui fut choisi pour succéder à Zhou Enlai, écartant Deng Xiaoping que Zhou avait réussi en 1973 à faire sortir de son exil forcé, et qui était considéré comme son bras droit et successeur désigné. C’est la ligne la plus dure du Parti qui l’emportait.

Les manifestations d’avril

C’est la fête dite de « Qingming » (清明节) qui fournit l’occasion de commémorer la mémoire du disparu, et, indirectement, de manifester le mécontentement populaire à l’égard du pouvoir, et surtout de la Bande des Quatre.

Qingming Jié est une fête populaire très ancienne au cours de laquelle les Chinois ont pour tradition d’honorer leurs morts et, en particulier, de se rendre sur les tombes pour les nettoyer et y déposer des fleurs. Elle tombe la plupart du temps le 5 avril.

Les gens commencèrent à affluer sur la place Tian’anmen bien avant cette date, pour déposer des couronnes de fleurs de papier, en particulier des chrysanthèmes de papier blanc, au pied du Monument des Héros du Peuple. Zhou Enlai avait été incinéré, selon ses dernières volonté, et ses cendres dispersées au vent. A défaut de tombe, il a cependant une stèle au pied de ce monument, côté sud, ce qui fit écrire à l’un des poètes anonymes qui vinrent y déposer leurs éloges funèbres : « le regard tourné vers le sud, on ne peut que verser des larmes en silence. »

Le 4 avril, ce sont des centaines de milliers de Pékinois qui se rassemblèrent sur la place pour déposer des gerbes, mais aussi des poèmes manuscrits qui exprimaient le sentiment d’affliction général, et, indirectement, par allusions poétiques et historiques, critiquaient les dirigeants au pouvoir. Jiang Qing, par exemple, était fustigée sous les traits de l’impératrice Wu Zetian, célèbre pour avoir succédé à son époux défunt après avoir impitoyablement éliminé ses opposants.

L’ampleur des manifestations fit craindre des débordements et alarma le gouvernement. Le Bureau politique se réunit en urgence dans le Grand Hall du peuple, à deux pas des manifestants, et décida que les fleurs et les poèmes devaient être enlevés, ce qui fut fait dans la nuit du 4 au 5 avril. Il ne restait alors que quelques centaines  de personnes qui furent aisément dispersées.

Au matin du 5, lorsque des dizaines de milliers de Pékinois revinrent sur les lieux, il découvrirent une place nettoyée, et gardée par les forces de sécurité qui en bloquaient l’accès. Mais, à la fin de la journée, ils étaient toujours là, et la tension montait. La foule ayant détruit des véhicules de la police, et mis le feu à un poste de garde, Hua Guofeng donna l’ordre de les disperser. Ce fut fait dans la nuit à coup de matraques, il y eut de nombreuses arrestations, mais au final pas de sang versé.

Les lendemains des manifestations d’avril 1976

Le Bureau politique déclara le mouvement « contre-révolutionnaire » (反革命运动).  Deng Xiaoping fut accusé d’en être l’instigateur et démis de toutes ses fonctions ; il partit à Guangzhou. En même temps, le 7 avril, Hua Guofeng était nommé premier vice-président du Parti.

Ce n’est qu’après la mort de Mao, en septembre, et l’arrestation de la Bande des Quatre en octobre, que la politique chinoise put progressivement évoluer vers une relative libéralisation. Deng Xiaoping fut rappelé et réhabilité en 1977, et le pouvoir de Hua Guofeng diminua peu à peu, jusqu’à ce que la chute de son allié, le chef des forces de sécurité, Wang Dongxing, pour corruption, entraîne la sienne propre.

En même temps, Deng Xiaoping lutta pour une révision de l’étiquette « contre-révolutionnaire » qui avait été attachée au mouvement du 4 avril, ainsi qu’aux désormais fameux poèmes qui lui sont liés, et dont l’histoire est significative : en Chine, la poésie a toujours eu un côté subversif.
 
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