| 'Unhappy China' : un livre polémique |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Dimanche, 06 Décembre 2009 11:46 | |||
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Véritable porte voix de la frange la plus radicale des nationalistes chinois, "Unhappy China" est un livre qui s'est beaucoup vendu tout en faisant parler de lui depuis sa sortie sur le sol chinois. Point positif : le public et les intellectuels chinois ont majoritairement trouvé l'ouvrage excessif et creux...
« 中国不高兴 », la Chine n’est pas contente, ou plutôt certains Chinois ne sont pas contents, ce livre est censé être leur porte-parole. Signé de cinq auteurs différents, appartenant tous au cercle des médias ou de l’édition (1), « Unhappy China » a suscité, depuis qu’il est sorti le 12 mars, une très vive polémique qui s’est évidemment déchaînée sur internet où se sont même créés des forums de discussion « Unhappy China ».
Pourquoi tant de fureur ?Le livre est en fait l’expression d’un nationalisme à la rhétorique agressive qui revendique pour la Chine la place de premier rang qui devrait être la sienne, selon les auteurs, sur la scène internationale. Il commence en effet par dénoncer tous les maux qui contribuent à reléguer la Chine dans une position de second ordre, qu’ils soient de nature intérieure (la faiblesse des dirigeants) ou extérieure (la stratégie d’encerclement des puissances occidentales).Ce mouvement de nationalisme virulent est porté par l’expansion économique chinoise de ces trente dernières années qui fait effectivement aujourd’hui de la Chine une puissance mondiale avec laquelle il faut compter. Forte de ses immenses réserves en devises, la Chine s’est imposée comme un acteur de poids sur la scène économique, et, en raison de la crise actuelle, certains économistes pensent que la Chine pourrait dépasser cette année le Japon pour devenir la deuxième économie mondiale juste derrière les Etats-Unis ; ce sera également l’un des rares pays à sortir de la crise pratiquement sans dette publique. Cette nouvelle puissance se traduit par un discours plus appuyé dans les grandes instances économiques internationales, particulièrement critique de la gestion économique américaine ; on a vu récemment le premier ministre Wen Jiabao exprimer des doutes sur la capacité des Etats-Unis à garantir la valeur des avoirs chinois en bons du Trésor américains, et le gouverneur de la banque centrale chinoise, Zhou Xiaochuan, proposer de remplacer le dollar par les droits de tirage spéciaux du FMI comme devise de réserve. Cette montée en puissance est cependant trop lente pour les auteurs de « Unhappy China » qui veulent reprendre aux Occidentaux le leadership mondial. Le livre est en fait la suite de celui publié en 1996 par l’un de ses auteurs, Song Qiang (宋强) : 《中国可以说不》(« La Chine peut dire non ») qui avait lancé, ou plutôt formulé, un « nouveau patriotisme » ((新爱国主义), nationalisme radical de type réactif que l’on a vu se déchaîner violemment à la suite des protestations contre la répression au Tibet sur le parcours de la flamme olympique, au printemps dernier. Il vient d’un sentiment très fort, surtout chez certains jeunes, que la Chine n’est pas traitée comme elle le devrait sur la scène internationale. C’est un sentiment de frustration qui a déjà, dans le passé, entraîné des mouvements nationalistes violents, après la signature du traité de Versailles, à la fin de la première guerre mondiale, par exemple. Une fureur très médiatiséeLe livre fait feu de tout bois contre les puissances occidentales, contre l’hégémonie américaine ou l‘insolence du président français rencontrant le Dalai Lama, allant jusqu’à préconiser l’introduction, dans l’éventail des procédures diplomatiques chinoises, d’un « système de punition/rétribution » qui remonte en fait à l’ancien système pénal chinois et dont on a vu récemment une application pratique avec le procédé de marginalisation utilisé à l’encontre du président Sarkozy.On pourrait aussi bien dire que le livre demande un « principe de déférence » envers la Chine. Mais il s’élève aussi contre les méthodes diplomatiques du gouvernement chinois, jugées trop consensuelles, dénonçant le « développement pacifique » qui est la base de la diplomatie chinoise, axée sur la coopération et le consensus. Le succès commercial du livre montre bien qu’il a touché une corde sensible dans l’opinion chinoise. L’éditeur avait prévu 270 000 exemplaires, il en est à la seconde impression. Le livre figure au premier rang des best-sellers sur le premier site chinois de vente de livres par internet, dangdang.com (当当网). Il faut dire qu’il a été l’objet d’une superbe campagne de marketing, le titre ayant été choisi, de l’aveu des auteurs, par l’éditeur lui-même, parce qu’il garantissait dès le départ que le livre allait faire sensation. Et ce fut le cas. Le débat a fait rage dans les médias et sur internet. Cependant, le contenu s’est très vite révélé superficiel et le style vainement agressif. Un livre finalement très critiqué…L’une des critiques les plus intéressantes est parue dans le Southern Metropolis Daily, sous la plume d’un professeur de Nankin, Jing Kaixuan (景凯旋). Il rappelle que la Chine a peut-être connu un développement accéléré, mais qu’elle a encore nombre de problèmes à régler, et doit donc éviter toute attitude de confrontation sur le plan international (2).« Unhappy China » suggère que la colère publique appelle l’émergence de héros capables de mener le pays vers une position dominante correspondant à la puissance acquise et permettant l’accès aux ressources dont il a désormais besoin, ce qui, selon Jing Kaixuan, n’est pas sans rappeler le slogan de Hitler « utiliser les épées allemandes pour conquérir des terres pour les charrues allemandes », mais est aussi une nouvelles formulation de l’expression chinoise « 持剑经商 », conduire les affaires les armes à la main. Le premier livre de Song Qiang (宋强) (la Chine peut dire non) avait exprimé l’idée que la Chine veut se gouverner elle-même, il s’agissait d’un désir d’indépendance ; le nouveau livre, lui, va un pas plus loin et affirme que la Chine est maintenant capable d’assumer le leadership mondial. Jing Kaixuan dénonce un discours creux et vain, coupé de la réalité, qu’il compare à celui des « stratèges politiques » (纵横家) de la période des Royaumes combattants (3), quelques siècles avant notre ère, qui n’avaient aucune stratégie définie, mais arrivaient toujours, avec un discours offensif, à créer des débats. C’est bien ce qu’il est généralement reproché aux auteurs : promouvoir un nationalisme arrogant, mais vain. Mais les critiques ne se sont pas limitées au monde intellectuel. Finalement, elles ont été aussi nombreuses dans le grand public. Selon le Shanghai Daily, sur douban.com, environ les trois quarts des opinions émises sur les forums et les blogs étaient négatives ; et sur sina.com, à la date du 31 mars, une majorité des 163 entrées de blogs traitant du livre énonçaient aussi, selon le journal, des opinions défavorables. Mais révélateurMalgré tout, le livre reste révélateur d’un état d’esprit latent, en particulier chez les jeunes Chinois, qu’il ne faudrait pas négliger. La colère qu’il reflète et exprime peut s’enflammer à tout moment, en réaction à un événement international jugé offensif pour la nation chinoise. Tout nationalisme est un danger parce qu’il risque dégénérer à tout moment. C’est bien pourquoi le gouvernement chinois et les médias officiels ont réagi contre ses assertions.Le livre remplit cependant un rôle important d’expression d’une opinion qui serait beaucoup plus dangereuse si elle était refoulée et incapable de s’exprimer sur la scène publique. Le débat actuel a permis aux auteurs de faire connaître leurs vues, mais aussi à la critique de s’exercer. En ce sens, le livre a prouvé que la liberté d’expression peut être une arme pour le pouvoir autant que pour la dissidence. (1) Les cinq auteurs sont : Song Qiang (宋强), Wang Xiaodong (王小东), Song Xiaojun (宋晓军), Huang Jisu (黄纪苏), Liu Yang (刘仰) (2) Ce que le président Hu Jintao a appelé 折腾 zhēteng, c’est-à-dire 折 se tourner et se retourner, 腾 pour faire de la place : agir par tous les moyens pour se faire une place. (3) 纵横家 zònghéngjiā : on les appelle ainsi parce que leur principale stratégie était de trouver des alliances verticales (纵) ou horizontales (横)entre Etats pour contrer l’hégémonie de Qin. D’où l’analogie avec la lutte actuelle contre l’hégémonie américaine.
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