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Beijing Confidential : travail de mémoire et quête de rédemption PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Duzan   
Samedi, 12 Décembre 2009 13:14

Beijing Confidential : travail de mémoire et quête de rédemption

Canadienne d'origine chinoise admise à l'université de Pékin dans les années 1970, Jan Wong était une maoïste convaincue. C'est pour cette raison qu'elle dénonça une camarade voulant migrer aux Etats-Unis. Beijing Confidential est le fruit de ses remords : une quête du pardon.

Beijing Confidential, a tale of comrades lost and found.
Doubleday Canada, Octobre 2007

Au début des années 1970, une jeune Canadienne d’origine chinoise a été l’une des deux seules Occidentales à être admise à l’université de Pékin. Un jour, une étudiante inconnue, Yin Luyi,  est venue lui demander de l’aider à partir en Amérique. Maoïste pure et dure, Jan Wong l’a dénoncée illico aux autorités de l’université, et Yin a disparu.

Des années plus tard, devenue entre temps journaliste, Jan Wong tombe sur son journal intime de ces années-là et se souvient brusquement de cet épisode de son  adolescence qu’elle avait totalement oublié. Torturée par le remords, elle embarque son mari et ses deux fils dans un voyage à Pékin à la recherche de Yin…

Jan Wong revient à Pékin persuadée qu’elle a ruiné la vie de Yin, et déterminée à la retrouver pour savoir ce qui est réellement advenu, et tenter éventuellement, si elle est encore à Pékin, d’obtenir son pardon.

En même temps, cependant, la ville où elle débarque a tellement changé qu’elle ne reconnaît plus rien. Derrière chaque nouveau bâtiment, partout, elle entrevoit ce qu’elle a enregistré dans son souvenir, mais elle a du mal à réconcilier le passé et le présent.

Son livre tisse donc trois histoires intimement mêlées : celle de son voyage personnel, du remords au pardon, celle de la quête de Yin et du voyage personnel de la jeune femme, de la disgrâce à la reconnaissance sociale, et, parallèlement, celle de l’étonnant voyage de la capitale elle-même, du maoïsme au capitalisme triomphant.

Quête de l’impossible : disparition des traces du passé

Jan Wong a construit son récit comme un véritable roman policier, tentant de remonter aux sources de son histoire en retrouvant les camarades, les professeurs, les autorités de l’université qui ont été les témoins de ce qui est devenu son drame personnel.

Mais la ville n’est plus la même, des quartiers entiers ont été détruits et reconstruits ; en outre, c’est une ville sans annuaire téléphonique, où les gens n’utilisent que des téléphones portables qu’ils changent constamment, si bien qu’il est souvent impossible de trouver le numéro de quelqu’un.

Autre difficulté, qu’elle rencontre en cherchant, à l’université, les dossiers qui pourraient l’aider : les fichiers ont été détruits pendant la Révolution culturelle, il y a dans les données administratives un immense blanc de plus de dix ans, comme si un cataclysme était passé par là.

C’est presque une métaphore du bouleversement total du paysage urbain : Pékin donne l’impression d’une ville qui organise l’amnésie collective en détruisant soigneusement le passé sans en laisser de traces.

Jan Wong note ses étonnements, son incrédulité parfois, devant la rapidité des changements survenus. C’est tout un pan d’un Pékin disparu qui ressurgit ainsi sous sa plume, au détour de ses sorties à la recherche de Yin, dans des réactions à fleur de peau, plus évocatrices qu’un manuel d’histoire.

Ainsi, sur la place Tian’anmen, elle s’étonne que les voitures passent sans faire de bruit : après les événements de 1989, les traces des chenilles des chars sont restées longtemps gravées dans le sol, et les voitures vibraient en passant dessus…

On ne peut pas imaginer plus belle image de la suppression du souvenir et de la volonté d’enfouir toute trace d’un passé gênant qui pourrait gêner la politique de 和平演变 hépíng yǎnbiàn, l’évolution pacifique.  

Des expressions d’autrefois lui reviennent en tête, et le décalage des mots traduit mieux que toute autre chose le décalage des mentalités ; même les prénoms ont été soigneusement modifiés : une de ses camarades qui s’appelait 红 (hóng rouge), comme tout le monde ou presque, est devenue 泓 , toujours prononcé hóng, mais dans un sens associé à l’eau claire dans des expressions poétiques.

Dans ces conditions, on peut imaginer la difficulté de trouver quelqu’un disparu depuis 1973, et dont on ne connaît même pas les caractères exacts du nom.

Amnésie volontaire : neutralisation des souvenirs

Pourtant, Jan Wong progresse, elle retrouve ses anciennes camarades, le responsable du Parti de sa promotion ; mais c’est comme une conspiration du silence. Personne ne veut revenir sur une période sensible, ni surtout risquer de devoir reconnaître des responsabilités personnelles.

« Bien sûr, lui dit son amie Hong, personne n’a oublié ce qui s’est passé, nous en garderons toujours le souvenir au fond du cœur », mais il vaut mieux pour tout le monde qu’il y reste enfoui. Comme si, en humant sa madeleine, Proust s’était interdit de laisser remonter le flot de souvenirs qui y était associé.

Maintenant, ses camarades se sont sorties de là, ont 出人头地 chūrén tóudì, réussi dans la vie (en « dépassant la tête des autres »). Toutes ont des voitures, certaines ont même cessé de travailler, pour s’occuper uniquement de leur ménage.

Au détour d’une conversation, le passé ressurgit, comme le massacre de Tian’anmen que l’une de ses amies a vécu de sa fenêtre, mais c’est une évocation éphémère, comme involontaire, parce que le souvenir du fils du voisin, tué d’une balle dans la tête quelques fenêtre plus loin, est trop difficile à contenir.  

« Pendant la période maoïste, lui dit un autre de ses camarades retrouvé, en buvant une cannette de Coca, nous travaillions comme des bêtes et avions toujours faim. Maintenant, la croissance économique est là… Laissons les gens au sommet s’occuper de politique. »

Toutes ces années se résument à une expression : 动荡 dòngdàng, l’instabilité, les turbulences. Tout le monde ne désire qu’une chose : que la page soit définitivement tournée. Yin, dans tout cela, était comme une goutte d’eau dans le vaste océan…

Rédemption finale : le passé retrouvé

Jan Wong, miraculeusement, finit cependant par retrouver Yin, une jeune femme resplendissante qui a fait fortune et est sur le point de se marier avec un vieux professeur de l’université : retour à la case départ.

Mais entre temps, elle aura vécu des années de calvaire dans un village perdu du Jilin, dans l’ancienne Mandchourie, pensant que jamais elle ne pourrait revenir à Pékin, son éviction de l’université lui ayant fait perdre son hukou urbain.

Elle exonère Jan Wong du poids du remords qui l’accablait en lui expliquant que tout le monde avait participé à sa dénonciation, parce qu’elle avait fait part ouvertement et à de nombreuses reprises de ses doutes sur le régime, de son insatisfaction et de son désir de partir à l’étranger.

Elle avait fini par partir en Amérique, à la fin des années 90, mais elle n’avait jamais été là bas qu’une citoyenne de second ordre. Finalement, elle avait été contente de revenir à Pékin où elle avait réussi à se faire une petite fortune en profitant du boom immobilier.

On ne peut s’empêcher de voir, cependant, comme une allégorie de l’existence de tous ces Chinois dans le dernier appartement de luxe qu’elle s’est acheté : la résidence s’appelle 天通苑 Tiāntōngyuàn, comme la station de métro toute proche.

Le nom signifie : le jardin qui est sur le chemin direct du ciel, une sorte d’Eden sur la ligne cinq. Cela fait partie du district de Changping (昌平区 Chāngpíngqū). Pendant la période maoïste, c’était un district rural ; il y avait là un camp de travail pour les ennemis de classe…
 
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