Livres : 'Bomb, book & compass - Joseph Needham and the Great Secrets of China' par Simon Winchester

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Culture - Livres
Écrit par Brigitte Duzan   
17-11-2008
Livres : 'Bomb, book & compass - Joseph Needham and the Great Secrets of China' par Simon WinchesterJoseph Needham, un biochimiste britannique, ne semblait pas destiné à s'intéresser à la Chine. Pourtant, à la faveur d'une rencontre, il a voué sa vie à une meilleure connaissance de l'Empire du milieu. Le journaliste Simon Winchester s'est intéressé à l'oeuvre de Needham. La rédaction d'Ici la Chine vous présente le résultat...

Le tournant de la rencontre avec Guizhen

Joseph Terence Montgomery Needham est un brillant biochimiste britannique, né en décembre 1900, qui fit ses études à Cambridge, puis y entra comme membre du corps enseignant, dans le laboratoire d’embryologie et de morphogénèse. Rien, a priori, ne le destinait à s’intéresser particulièrement à la Chine.
 
Et pourtant il faut croire que le ciel en avait décidé autrement. C’est l’histoire que raconte dans ce livre le journaliste également britannique Simon Winchester, correspondant de divers journaux en Asie pendant de nombreuses années.  

Le tournant dans la vie de Needham intervint un beau soir d’été de 1937, lorsqu’une visiteuse vint frapper à sa porte : c’était une biochimiste chinoise du nom de Lu Gwei-djen selon l’orthographe de l’époque conservée par Winchester, soit 桂珍 Guìzhēn, attirée à Cambridge par la notoriété non seulement de Needham, mais aussi de son épouse Dorothy. Needham et elle tombèrent amoureux, et ce fut le début d’une étrange romance à trois, Dorothy Needham n’ayant, semble-t-il, pas pris ombrage de la liaison de son mari.

Needham commença alors à s’intéresser passionnément à tout ce qui touchait à la Chine, et en particulier à sa langue. Avec l’aide de Guizhen, il travailla si assidûment que, en 1942, il avait atteint un niveau qui lui permit de partir, sous la direction de la Royal Society, comme directeur du bureau de coopération scientifique sino-britannique, en poste à Chongqing qui était alors la capitale de la Chine (nationaliste), une bonne partie du territoire chinois à l’est étant sous occupation japonaise.

Son oeuvre : une immense encyclopédie sur la Chine

Joseph NeedhamIl devait y rester quatre ans, et en profiter pour faire plusieurs voyages, dans des conditions alors particulièrement difficiles, dont la description occupe une bonne partie du livre. Il faut dire que l’on peut considérer ces voyages comme le travail préliminaire de recherche sur le terrain pour rassembler la documentation nécessaire à la grande œuvre de sa vie : une sorte d’immense encyclopédie qui n’est d’ailleurs toujours pas totalement publiée – « Science et civilisation en Chine ».

Son objectif initial, sa grande idée, était de montrer que la Chine était à l’origine de la plupart des grandes inventions qui ont marqué les progrès de l’humanité, sans que nous le sachions toujours, et de les décrire. Accessoirement, il voulait en profiter pour répondre à ce qu’on a appelé « la question de Needham » et qu’il a finalement laissée sans réponse : pourquoi la Chine, après avoir fait preuve d’une créativité sans égale pendant des siècles, s’est brusquement endormie, disons sur ses lauriers, et pourquoi c’est en Occident que s’est ensuite produite la révolution industrielle et les progrès économiques concomitants.

Winchester décrit dans un style journalistique très alerte les multiples péripéties des voyages réalisés, en particulier jusqu’à Dunhuang au nord-ouest et Fuzhou à l’est, où il faillit être fait prisonnier des Japonais. Il décrit aussi les divers personnages rencontrés, certains hauts en couleur, d’autres qui apporteront une contribution inestimable à son œuvre, tel le paléométéorologiste Zhu Kezhen, alors président de l’université du Zhejiang (que l’on a appelée, justement, « la Cambridge de l’Est »).

La contribution de Zhu Kezhen

Simon WinchesterZhu Kezhen lui fit parvenir ensuite à Cambridge des caisses entières pleines de documents d’une valeur sans pareille : la copie de l’ensemble de l’encyclopédie impériale commissionnée en 1700 par l’empereur Kangxi et terminée seulement en 1726, le « 古今图书集成 » Gǔjīn túshū jíchéng,. On peut imaginer le choc que ce dut être pour Needham de voir arriver les caisses les unes après les autres : 800 000 pages, 100 millions de caractères, 10 000 rouleaux… Et après, il fallait encore le lire…

On ne peut qu’être fasciné par l’entreprise, au point de regretter que Winchester s’étende sur les deux ans passés par Needham à l’UNESCO, sur ses problèmes relationnels à Cambridge et la tristesse de ses dernières années, et surtout sur la bourde qui faillit lui coûter sa carrière (en défendant la Chine dans une stupide histoire au moment de la guerre de Corée).

Il est vrai que cela montre une facette peut-être un peu moins glorieuse de la personnalité de Needham : son aveuglement passionnel face à la Chine de Mao, comme s’il avait eu peur de perdre ce qui constituait véritablement le fondement de son existence. Mais Einstein aussi a eu ses faiblesses, le personnage n’en paraît que plus humain.

«L'homme parti, reste son ombre»

Au total, ce qui importe, finalement, c’est l’œuvre transmise à la postérité, et on a du mal à croire qu’elle puisse être l’œuvre d’un seul homme, même s’il fut solidement secondé par l’historien Wang Ling, cette œuvre qui n’a pas cessé de croître démesurément à partir des quelques volumes initialement prévus, les volumes se démultipliant en sous-parties et sous-sous-parties devenant chacune un livre à part entière, au grand dam de l’éditeur qui a pourtant continué à publier volume sur volume sans faiblir, ce dont il peut vraiment se glorifier.

Le mieux pour avoir une idée de cette œuvre protéiforme est de se référer au site du Needham Research Institute, créé justement pour en gérer la publication ; on y trouve le détail des volumes publiés :
http://www.nri.org.uk/science.html

C’est vraiment cette œuvre qui justifie les quatre caractères gravés à côté de la cheminée dans l’ancienne chambre de Needham à Cambridge, hommage pérenne à l’homme qui s’y éteignit en 1995 : 人去留影 (l’homme parti, reste son ombre).

Quand les Chinois reprennent leur marche vers le progrès

Quant à Simon Winchester, on lui pardonnera de s’être appesanti peut-être un peu trop sur certains aspects de la vie de Needham, au détriment de l’œuvre elle-même, en lisant son épilogue, où il revient brillamment sur la fameuse « question de Needham ».

 Il en a en quelque sorte trouvé lui-même la réponse, il est possible que ce soit d’ailleurs là la raison pour laquelle il a voulu écrire le livre, et on ne peut qu’admirer la grâce avec laquelle il s’en tire. Il nous emmène pour cela sur le site de la base spatiale chinoise : Jiuquan (酒泉), dans le Gansu, au bord du désert de Gobi. On le suit intrigué, en se demandant où il veut en venir.

A cela, qui ravirait certainement Needham : qu’il a en fait posé une question qui n’a finalement pas lieu d’être ; les Chinois se sont juste arrêtés temporairement d’inventer, et ils sont maintenant en train de recommencer ; Jiuquan est l’emblème même de ce nouveau « décollage ». Et Winchester de conclure sur les caractères inscrits en rouge écarlate sur un panneau géant qui, dit-il, est à l’entrée de la ville :
    « Sans hâte. Sans peur. Nous conquérons le monde. »

Il semblerait que le panneau ne soit plus là aujourd’hui, mais c’est égal, c’est une conclusion superbe qui sonne comme un avertissement dans le contexte actuel…

« Bomb, book & compass - Joseph Needham and the great secrets of China » de Simon Winchester
Penguin Viking, 2008.
 
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