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Interview : Hervé Bruhat, photographe auteur de 'Shaolin, aux sources du zen et du kung-fu' PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Nicolas Jucha (questions)   
Mercredi, 09 Décembre 2009 13:23
Wang Hao, 6 ans, dans la pièce Ting Den (La lampe sur le sommet de la tête). Malgré tous les sauts et cabrioles, la bougie reste en place.
© Hervé BRUHAT
Hervé Bruhat, photographe à l'agence Rapho, a procédé à de nombreux voyages en Asie. En Chine, il a principalement réalisé un portrait de la capitale ainsi qu'un reportage sur l'Opéra de Pékin et un livre sur le temple de Shaolin. En exclusivité pour Ici la Chine, il a accepté de répondre à nos questions.
Photographe-écrivain, membre de l’agence de presse Rapho, Hervé Bruhat a publié plusieurs livres sur la Chine : Métamorphoses de la vie à la scène, Pékin d’un siècle à l’autre, L’Ecole de l’opéra de Pékin (Romain Pages Editions) et récemment Shaolin, aux sources du zen et du kung-fu (Editions Aubanel, également traduit en italien à L’Ippocampo).

Ici la Chine : Bonjour Hervé, pouvez-vous vous présenter aux lecteurs d'Ici la Chine ?

Hervé Bruhat : Je suis photographe à l’agence de presse photographique Rapho. Fondée en 1933, l’agence Rapho est historiquement la première créée en France. Les collaborateurs du début s’appelaient Robert Doisneau, Brassai, Willy Ronis, Janine Niepce. Puisque je suis né trente ans plus tard, je fais partie de la nouvelle génération d’auteurs. Cependant, je tiens à continuer de véhiculer, à travers mes photos, le message humaniste de mes prédécesseurs. Ainsi, je m’attache à témoigner des aspects culturels et humains des pays dans lesquels je voyage.

ILC : A quel moment, dans votre vie, avez-vous commencé à être attiré par la photographie ? Comment ?

HB : Je commence la photographie à l’âge de six ans. Mon grand-père, photographe amateur, me fait cadeau d’un appareil à plaques et de tout son matériel de laboratoire. Mon maître d’école, qui développe les photos noir et blanc, me montre ensuite les rudiments de cet art. Au cours de ma découverte des grands photographes, ma prédilection se tourne vers les portraitistes.

J’admire notamment l’œuvre de Richard Avedon et avant lui August Sander, lequel a immortalisé toute les couches de la société allemande sous la République de Weimar. La volonté d’exhaustivité de sa démarche, la rigueur graphique et l’inventivité des compositions, l’émotion qui se dégage de ces figures d’industriels, d’artisans, de paysans, d’artistes me font prendre conscience de la force spécifique du médium photographique.

ILC : De 1995 à 2000, vous avez entrepris une série de voyages en Asie, et vous avez décidé d'apprendre le chinois et le japonais pour faciliter vos travaux. Que s'est-il passé dans votre vie pour vous pousser dans un tel projet ?

HB : Je suis amené à m’intéresser aux cultures orientales par le filtre d’une recherche de portraitiste : en 1994, fasciné par le mystère du jeu théâtral, je décide de réaliser des portraits de comédiens sous forme de diptyques : une première image de la personne au naturel, en noir et blanc, dans son cadre quotidien, puis une deuxième image en couleur, transfigurée par le fard et les artifices de la scène.

Ces Métamorphoses serviront de moteur pour explorer l’univers du spectacle vivant. Après avoir photographié à ma porte des artistes de rue, de cirque, de cabaret, je suis littéralement happé par les théâtres asiatiques dans lesquels les transformations des acteurs vont bien au-delà des magnifiques maquillages et des somptueux costumes dont ils se parent sur scène.

Ils signifient le personnage par une gestuelle corporelle savamment maîtrisée et dans certaines formes, comme le sanghyang balinais, l’acteur perd totalement son identité pour devenir le réceptacle d’une divinité. « Ce n’est pas moi, c’est le masque qui parle », affirme l’un des acteurs. Voilà pour le projet. Pour le mener à bien, j’étudie en effet le chinois et le japonais afin de pouvoir communiquer avec les artistes lors de mes voyages.


ILC : De ces voyages est né le livre Métamorphoses, de la vie à la scène. Que représente ce livre pour vous et votre carrière ?

HB : Le livre Métamorphoses, de la vie à la scène, paru en 2004 et préfacé par le Mime Marceau, marque l’aboutissement de dix années de travail photographique et journalistique puisque j’en ai également écrit les textes. Les pays abordés sont la Chine, le Japon, l’Inde, l’Indonésie et différents pays d’Europe. Métamorphoses se caractérise par un certain décloisonnement des genres puisqu’il touche à la fois au portrait, à l’art conceptuel et au reportage.

ILC : En 2002, la municipalité de Pékin vous a commandé un portrait photographique de la capitale chinoise. Comment avez-vous été choisi et comment ce travail s'est-il déroulé ?


Tronçon de la ligne ferroviaire Pékin-Moukden, ouverte en 1903, à proximité de la tour d'angle sud-est de l'enceinte de la ville tartare, par Albert Dutertre, 1909
© Musée Albert Khan
HB :
C’est par le biais de Hisashi Itoh, l’impresario d’un des plus grands acteurs du théâtre traditionnel japonais, Bandô Tamasaburô V, que ma candidature pour le projet "Pékin d’un siècle à l’autre" est proposée à la Municipalité de Pékin.

L’idée de départ consiste à montrer l’évolution de la capitale chinoise à presque un siècle d’intervalle en retournant sur des lieux photographiés de 1909 à 1913, lors de la chute du dernier empereur. Ces photographies anciennes sont l’œuvre d’Albert Dutertre, de Jacques Gachet et de Stéphane Passet qui avaient été envoyés en Chine par la Fondation Albert-Kahn, l’une des premières missions françaises de reportage.

La première partie de ma recherche concerne l’urbanisme et l’architecture. Si certains lieux comme la Cité interdite, l’Eglise de l’Est, la Tour d’angle sud-est sont toujours là, les quartiers en revanche ont complètement changé de physionomie. Les rues étroites d’antan ont fait place à de larges avenues à huit voies bordées de gratte-ciels.

Je sens alors la nécessité de traiter également de l’évolution des facteurs humains comme l’habitat, l’habillement, la culture, l’éducation, les loisirs, m’affranchissant de la similitude topographique. Si l’initiative de ce projet revient aux chinois, son aboutissement est une collaboration entre la Municipalité de Pékin, la Mairie de Paris, le musée Albert-Kahn et moi-même puisqu’il est exposé à l’Hôtel de Ville en 2004, dans le cadre des années France-Chine.

Vue de la ligne de chemin de fer à proximité de la tour d'angle sud-est, 2002
© Hervé BRUHAT
Je peux ainsi observer et analyser les différences de regard entre nos deux cultures. Les images de
Pékin prises en 1909, représentant des caravanes de chameaux aux pieds de la Cité interdite, des artisans des rues, des hommes coiffés de longues nattes à la mode mandchoue, fascinent l’occidental par leur exotisme. Mais pour les chinois, elles évoquent un passé douloureux, un Pékin stigmatisé par la misère et les guerres coloniales.

C’est pourquoi mes partenaires de la Municipalité de Pékin manifestent l’envie de montrer au public français la prospérité d’aujourd’hui et la modernité de leur ville. Cependant, je parviens à les convaincre de la nécessité de présenter également des aspects plus spécifiques de la culture chinoise : le cirque acrobatique, les cérémonies bouddhistes et taoïstes, la calligraphie, la cuisine et tout simplement la vie quotidienne des pékinois.

Du coup, le nombre des sujets prévus initialement se retrouve multiplié par deux ! Pendant deux mois, je travaille sans discontinuité jusqu’à 18 heures par jour ! A cet égard, la Municipalité de Pékin se révèle d’une grande aide pour me faciliter l’entrée dans des lieux inaccessibles aux photographes comme certaines parties de sites historiques, mais aussi des usines, jusqu’à des hôpitaux, des salles de sports ou des karaokés.
ILC :Après votre travail sur la capitale chinoise, vous avez réalisé un reportage inédit sur l'Ecole de l'Opéra de Pékin, en étant le premier occidental admis dans ses locaux. Que retenez vous de cette expérience durant laquelle vous avez partagé le quotidien des comédiens ?

HB : L'école de l'Opéra de Pékin est un internat où vivent 300 élèves prodiges sélectionnés dans toutes les provinces de Chine. J’y vis une « immersion totale » puisque j’habite une chambre au dessus du théâtre et prends mes repas au réfectoire.

Le matin, à 5h45, je suis réveillé par les voix charmantes des chanteuses qui s’exercent déjà en vocalises. L’aube s’avère, au dire des spécialistes le meilleur moment pour travailler la voix car l’air est pur et l’esprit concentré.

Après toute une journée de cours consacrée à l’acrobatie, aux arts martiaux, à l’étude des pièces classiques comme "Les Femmes générales de la famille Yang" ou "L’Adieu à la favorite" j’aperçois encore, à huit heures du soir, des élèves qui continuent à s’entraîner seuls dans la grande salle de répétition.

Je suis impressionné par l’exigence de ces jeunes artistes, leur passion à donner le meilleur d’eux-mêmes pour faire vivre un répertoire qui, vingt ans plus tôt, a failli disparaître. Au cours de la Révolution culturelle, de 66 à 76, les pièces classiques de
l'Opéra de Pékin étaient en effet interdites car le pouvoir les considérait comme un plaidoyer pour un âge révolu, celui de la féodalité.

ILC : En 2005 et 2006, vous avez entrepris un projet sur les arts martiaux chinois. Etes vous vous même attiré par les arts du combat ?

HB : l'Opéra de Pékin comporte de nombreuses scènes de bataille et les élèves s’entraînent aux arts martiaux, manient la lance et l’épée avec dextérité. Dans les parcs, dès le lever du jour, les personnes âgées pratiquent le taichi-chuan (Taiji Quan, à lire à ce sujet : "Le Taiji Quan, la fierté suprême des arts martiaux chinois"), l’un des arts martiaux spécifiquement chinois et le plus populaire au monde.

Des romans de capes et d’épées et des films mettent en scène des combattants aux pouvoirs fabuleux tels que se déplacer dans les airs ou se dématérialiser, faisant les délices du public. C’est dire l’importance du kung fu dans la
culture chinoise.

J’ai souhaité suivre la route des arts martiaux d’ouest en est et d’en visiter les points névralgiques qui coïncident souvent à des lieux de pèlerinage spirituel : le Mont Emei, le Mont Wudang, le Mont Song. A travers ce projet, j’ai pu faire coïncider ma passion pour la photographie et celle des arts du combat que je pratique depuis l’enfance. J’ai principalement étudié le judo, la boxe française, le viet-vo-dao et plus récemment le kalaripayatt
(un art martial traditionnel en Inde ndlr).

ILC : Vous avez ensuite été accueilli au temple Shaolin et avez réalisé un reportage photo qui donna naissance à un livre très bien accueilli par la critique : «Shaolin, aux sources du zen et du kung-fu». Considérez vous cet ouvrage comme le plus abouti de votre carrière ?

HB : Il existe, en Chine, plus de 350 formes d’arts martiaux différentes dont chacune revendique la pureté de son style et des filiations avec des maîtres légendaires. De son côté, l’Etat a entrepris une synthèse et dégagé des grands styles comme la Boxe longue (chang chuan).

Cependant, au sein de cette forêt des arts du combat, le temple de Shaolin jouit d’une suprématie incontestable. Les exploits des bonzes guerriers sont relatés depuis la dynastie des Tang (618-907) et il est devenu, durant la dynastie usurpatrice des Qing (1644-1911), le symbole de la résistance à l’envahisseur manchou.

Mais Shaolin s’impose avant tout comme le lieu de naissance, au VIème siècle, d’une philosophie qui allait ensuite s’exporter au Japon, marquant profondément la pensée et les arts asiatiques, le zen. Mon reportage sur ce temple légendaire aborde donc le
kung fu comme une expression de l’identité chinoise, notamment le rapport au corps mais également à travers les relations qu’il entretient avec la médecine, la philosophie et l’histoire de l’Empire du Milieu.

La réussite de "Shaolin, aux sources du zen et du kung fu" tient certainement à ce qu’il dépeint un haut lieu spirituel situé sur l’une des cinq montagnes sacrées de Chine, le Mont Song, où se condensent de nombreux aspects de la
culture chinoise. Shi De Chao, l’un des maîtres de Shaolin va jusqu’à affirmer qu’il se sert du kung fu et de la respiration pour donner plus de vie à ses calligraphies.
Séance de nuit devant l'entrée du temple de Shaolin.
© Hervé BRUHAT
ILC : Quelle image gardez vous aujourd'hui du temple Shaolin ?

HB : L’image d’un édifice perché sur un écrin naturel impressionnant : falaises de granit vert, lacs transparents et forêts de bois rouges. Au-delà de la splendeur des lieux, il y flotte un parfum de sérénité et d’excellence. Rappelons qu’il a failli disparaître : en 1928, le seigneur de la guerre Shi You San mit le feu au temple de Shaolin détruisant ainsi 1500 ans d’histoire.

Fort heureusement, le joyau architectural du temple « La Salle des Mille bouddhas », échappa au désastre. On ne peut que saluer les efforts entrepris par la province et par le nouveau supérieur Shi Yong Xin pour la restauration des édifices et la reconquête de l’héritage matériel et immatériel de Shaolin.

On peut en revanche s’indigner des pratiques de producteurs qui utilisent frauduleusement le nom de Shaolin pour promouvoir des spectacles d’arts martiaux dont aucun moine ne fait partie. Ceci donne  une image mercantile du temple. Pour tenter d’enrayer ces abus, le supérieur du monastère a entrepris de présenter le kung fu de Shaolin au Patrimoine mondial de l’UNESCO.
ILC : Avez-vous d'autres projets à venir en Chine ?

HB :
Aujourd’hui, je prépare un nouveau livre sur les arts martiaux mais en Inde, où des échanges avec la Chine se sont produits à travers l’histoire, notamment lors de l’introduction du bouddhisme, aux premiers siècles de notre ère. Nul doute que des projets ultérieurs me donneront à nouveau le plaisir de voyager en Chine.
Un grand merci à Hervé Bruhat pour avoir participé à cette interview.
 
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