Accueil reportages Interviews Rencontre avec Yann Doray, réalisateur d'effets spéciaux pour le cinéma chinois (partie 3)
Rencontre avec Yann Doray, réalisateur d'effets spéciaux pour le cinéma chinois (partie 3) PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Nicolas Jucha (questions)   
Samedi, 05 Décembre 2009 15:39

 

Yann Doray

Troisième et dernière partie de notre entretien avec Yann Doray, infographiste d'effets spéciaux qui travaille actuellement en Chine. Il nous parle de ses faits d'armes chinois, des réalisateurs Feng Xiaogang et Tsui Hark, ainsi que de sa vie et celle de sa famille en Chine.


A voir : la deuxième partie de notre entretien


Ici la Chine : sur quels films et avec quels réalisateurs avez-vous travaillé depuis votre arrivée dans l'Empire du milieu ?

Yann Doray : au début, on a travaillé sur le film «Assembly» de Feng Xiaogang, en collaboration avec les studios Technicolor de Vancouver avec qui on partageait les plans. Il s'agit de mon premier film en Chine, et la première occasion de m'émanciper.


On nous a demandé un générique début. Il voulait mettre des cartons noirs pour le générique. Vu qu'on avait du temps devant nous, je leur ai proposé de faire quelque chose de plus recherché... J'ai pris les costumes de tournages en photos, et j'ai travaillé avec un mad painter (un dessinateur professionnel).


Le but du générique, c'est de plonger le spectateur dans l'univers du film. L'idée a été de raconter l'histoire de la guerre par des images abstraites, et de lui suggérer ce qu'il s'est passé. On est donc parti d'un uniforme impeccable qui au fur et à mesure se froisse, perd de sa couleur, se salit, comporte de plus en plus d'accrocs et de marques de sang.


J'ai proposé cela à Feng Xiaogang, qui a un passé de peintre. Il a adoré, il a apprécié l'idée. Depuis ce temps là, je sens un regard différent de sa part à mon égard, une sorte de respect professionnel, mais rien de personnel. Quand je lui ai proposé ce générique, il m'a vu, maintenant il me connaît et me prend comme un collaborateur.


J'ai ensuite travaillé sur «Kung Fu Dunk», avec le chanteur Jay Chou. Le réalisateur, Kévin Chu, est très différent de Feng Xiaogang. Le premier est célèbre pour ses comédies, le second fait un film par an. Il fait plus partie d'une industrie.


Sur ce film, on a eu beaucoup de travail, 260 plans rien que pour nous. C'était notre premier gros projet. Il y avait beaucoup de choses comme mélanger du kungfu avec du basket. Ce que l'on voit pas dans le film et heureusement, c'est que les acteurs n'étaient pas des basketteurs : ils pouvaient être à deux mètres du panier et ne pas la mettre...


On a donc dû effacer la vrai balle, et la remplacer par une balle en 3D qui entrait dans le panier de manière crédible. Il fallait faire des effets de kungfu, de la fausse neige... Certains plans sont d'ailleurs passés sans être aboutis à nos yeux. Je vais peut être travailler sur la suite si jamais je suis encore en Chine à ce moment là.


ILC : quelles sont les différences majeures concernant les méthodes de travail entre le cinéma chinois et ce que vous avez connu en Occident ?


YD : c'est une question vaste, cela touche à la culture de chaque pays. En France, les tâches ne sont pas très bien définies. On a donc son travail, plus un peu plus en aval, un peu plus en amont. A Londres ou aux Etats-Unis, les fonctions sont beaucoup plus compartimentées, donc tu te concentres totalement sur ton travail : c'est restreignant car tu as moins de liberté et contrôle, mais c'est plus confortable car tu peux approfondir ce que tu fais.


A la fin d'un film en France, tu es épuisé, aux Etats-Unis, tu es prêt à partir pour le suivant... Mais l'inconvénient, c'est que le moindre grain de sable dans la machine peut tout dérégler dans le fonctionnement américain.


La Chine, c'est plus proche de la France. C'est plus la démerde... Nous (ndlr : les Occidentaux de Technicolor à Pékin) essayons d'instaurer un mode de fonctionnement un peu inspiré du modèle anglo-saxon. Moi personnellement, je mélange les différentes manières de travailler.


Les Chinois ont moins l'habitude de travailler dans le détail, alors que c'est très important dans ce milieu. Le niveau de détails fait la différence. Il y a aussi un manque d'initiative, ils ne prennent pas de décision ou essayer de faire quelque chose d'imprévu.


Par contre, ce sont de gros bosseurs, contrairement, de manière générale, à ce que l'on voit aux Etats-Unis. Ils sont aussi plutôt doués pour tout ce qui est dessin technique, beaucoup plus que ce que l'on peut voir en France ou aux Etats-Unis. Ils ne rentrent pas dans les détails mais ils sont disciplinés et appliqués.


Du côté des réalisateurs, il y a des différences importantes aussi, surtout sur les effets numériques. Les cinéastes chinois se rapprochent plus de leurs homologues français : les effets spéciaux ne sont pas en général l'aspect central d'un film. C'est un moyen plus qu'un fin, alors que dans les grosses productions US comme «I-Robot» ou les films catastrophes, les effets spéciaux sont essentiels.


Un réalisateur chinois cherche avant tout à raconter une histoire et non pas faire un film à effets spéciaux. Les réalisateurs chinois ne sont pas aussi pointilleux sur la qualité des effets spéciaux : jusqu'à présent je n'en ai vu aucun refuser un plan ou retourner quelque chose car cela ne lui convenait pas.

Ils touchent plus à l'essence même du cinéma : raconter quelque chose.


ILC : le choc des cultures peut-il parfois poser problème dans votre travail ?


YD : au début surtout. Par exemple, on enlève un grain de l'image que l'on retravaille, puis au moment de le remettre, ils en mettent un différent. Si je le leur fais remarquer et demande l'ajout d'un grain identique à celui du début, ils ne comprennent pas pourquoi.


Dans des cas pareils, ils se demandent sûrement pourquoi je me prends la tête sur un tel détail. Leur employeur précédent ne leur a jamais demandé ce type de choses. Ils ne sont pas, à la base, éduqués à voir les différences entre ce type de détails.


Mon travail d'ailleurs, consiste à leur donner ce soucis du détail, à avoir une réflexion, une attention quand ils observent ou font quelque chose. Il y a peut être un soucis de réalisme plus pointu chez moi que chez eux.


Sinon, une autre source d'incompréhension est bien évidemment la langue, car même si on communique en anglais ou avec des interprètes, la communication n'est pas forcément efficace.


ILC : vous travaillez surtout avec le réalisateur Feng Xiaogang, comment est-il au quotidien ?


YD : Feng Xiaogang est une personne à l'écoute, curieuse et professionnel. Il me laisse une impression de douceur : il sait ce qu'il veut, et il y va tranquillement. C'est une force tranquille.


J'ai travaillé aussi avec Tsui Hark, ou Xu Ke, il est hyperactif, il a dix idées en même temps. Je le trouve respectueux de notre travail et des personnes. C'est peut être parce que l'on est expatriés, qu'on affiche des compétences différentes, un savoir faire qu'ils n'ont pas si facilement en Chine.


Je pense que c'est facile de travailler avec eux, même si Tsui Hark a pas forcément une réputation de tendre sur les tournages. Mais vu que l'on travaille en post-production, que les tournages sont achevés, ils sont peut être plus détendus, et nous représentons une équipe qui doit les aider à finaliser leur film.


ILC : aujourd'hui, quels sont vos projets à moyen et long termes ?


YD : moi et ma femme, on a du mal à faire des projets sur plusieurs mois. Avant de venir vivre en Chine, on ne l'a su qu'un mois avant. On est sûr d'être là jusqu'à juillet. Mes employeurs actuels veulent que je reste, mais je ne sais pas dire si je serai encore là, ni où je serai d'ailleurs.


Je n'ai pas encore fait mon choix, qui va dépendre du déroulement des prochains projets avec Feng Xiaogang et Tsui Hark. C'est mon plaisir à travailler qui déterminera mon choix.


ILC : comment se passe la vie en Chine pour votre famille ?


YD : ma femme a un travail (ndlr : professeur de français à l'Ecole Centrale de Pékin). On est venu trois semaines pour voir. On a aimé, plus les gens que la ville en elle-même. On est donc là pour une aventure humaine, et de ce niveau là on est servi.


Les gens sont chaleureux et accueillants. On ne restera pas à vie ici, on le sait, mais cela nous fait du bien de nous mettre dans la peau de l'expatrié, avec les difficultés que cela comporte. Le niveau de vie dont on jouit est également très satisfaisant, et puis c'est bon pour notre fille Angel, qui a 4 ans.


Quand je la vois parler en chinois avec son ayi (la personne chinoise qui joue un rôle de nourrice), cela me fait quelque chose...


Après, c'est sûr qu'il y a aussi des inconvénients, comme la barrière de la langue, qui nous fait passer à côté de certaines choses. Dans mon travail, je n'ai pas l'occasion de parler chinois, où si j'essaie de le faire, mais collègues vont perdre rapidement patience...


A voir : le blog de Yann Doray

 
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