| Panorama du cinéma chinois : interview du réalisateur Cai Shangjun (Partie II) |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Lundi, 07 Décembre 2009 14:59 | |||
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Pour cette seconde partie de l'interview de Cai Shangjun, tout ce qu'il y a à savoir sur la genèse et les coulisses de son premier film, «The Red Awn», projeté lors du Panorama du cinéma chinois 2008. A voir : la première partie de notre interview The Red Awn, le premier film de Cai Shangjun[Synospis : le film raconte l’histoire des retrouvailles difficiles entre un père qui était parti travailler en ville et revient brusquement au bout de cinq ans, et son fils, maintenant adolescent, qui a dû se débrouiller tout seul pendant toutes ces années et n’arrive pas à pardonner à son père ce qu’il considère comme un abandon…] De metteur en scène à réalisateur : la genèse de « The red awn »《红色康拜因》Il n’y avait qu’un pas de la mise en scène de théâtre à la réalisation cinématographique ; Cai Shangjun n’attendait, semble-t-il, qu’une occasion pour le franchir. L’idée a commencé à germer en 2003, explique-t-il, après avoir vu un reportage à la télévision sur les paysans qui vont d’un village à un autre, parfois d’une province à une autre, pour louer leurs bras au moment des moissons. C’est un phénomène traditionnellement très répandu, mais qui touche de plus en plus de paysans qui ont perdu leurs terres ces dernières années dans le cadre de projets d’industrialisation et d’urbanisation, et qui vont alors souvent grossir les rangs des « mingong », les travailleurs migrants, dans les grandes villes. Un peu plus tard, il a vu des photos de ces paysans partis sur les routes, cela a concrétisé son idée, et il a commencé à en parler autour de lui. Le projet était né. Revenir à un problème fondamental de la société chinoise : la vie dans les campagnes
Est-ce que cet intérêt vient d’une expérience personnelle ? Non, dit-il, pas du tout. Il est né à Changchun (长春), capitale de la province du Jilin (吉林), à l’extrême nord-est de la Chine. Il a vécu, il est vrai, quelques années au Ningxia, dans l’ouest chinois, car son père y fut envoyé pendant la Révolution culturelle. Mais, quand la famille est revenue à Pékin, il avait cinq ans, et il a été élevé dans la capitale ; ce n’est donc pas une expérience qui l’a marqué personnellement, il n’en garde pas grand souvenir. Son approche est différente : il a construit son film à partir de l’observation de la réalité locale, et beaucoup aussi par l’imagination. Le travail d’élaboration du scénario a duré une année entière. Il a travaillé avec deux autres scénaristes, Gu Xiaobai (顾小白) et Feng Rui (冯睿) : le premier est un tout jeune critique cinématographique dont c’est là la première expérience en tant que scénariste, le second est un ami. Ils ont tenu de nombreuses séances de travail à trois pendant lesquelles ils ont d’abord défini les principaux caractères, puis l’histoire elle-même, certains caractères secondaires ayant été influencés par des photos. La réalisation : le choix des acteurs et le tournage
Les acteursPendant la période de préparation, il lui a fallu aussi mettre sur pied son équipe, et en particulier choisir ses acteurs, surtout les deux acteurs principaux qui sont au centre du scénario. Il a choisi, pour le père, l’acteur qui tenait ce même rôle dans le film de Wang Xiaoshuai (王小帅)sorti en 2005, « Shanghai dreams » (《青红》) : Yao Anlian (姚安廉). Pour le fils, il a hésité entre deux propositions : un jeune acteur formé à l’Opéra de Pékin, et Lu Yulai (吕玉来), qui reste indissociablement lié à son rôle de jeune juge inexpérimenté dans « Le dernier voyage du juge Feng » (《马背上的法庭》). Quand il a vu Lu Yulai, cependant, il a su instantanément qu’il était l’acteur idéal pour le rôle, quelque chose dans le regard, dit-il… Ma question, à cet égard, tenait au choix fondamental de prendre des acteurs professionnels, et des acteurs connus, à l’encontre de la grande tendance actuelle, chez les cinéastes chinois de sa génération, de préférer des acteurs non professionnels et éventuellement même parlant le dialecte local, pour ancrer au maximum le film dans le réel. Entraînement d'un mois auprès de la population locale
En outre, il leur a fait subir un « entraînement » d’un mois auprès de la population locale, dans le Gansu. Ils ont dû apprendre à conduire une moissonneuse, moissonner, et même parler avec l’accent local. Yao Anlian, pour sa part, était déjà pris sur un autre projet, il est donc arrivé au début du tournage et n’a pas pu suivre cette période de formation initiale : il ne conduit donc pas la moissonneuse, et n’a pas l’accent du Gansu. Pour Cai Changjun, ce fut une déception, et l’une des imperfections qu’il a dû accepter pour son film. Mais, finalement, il s’est fait une raison, se disant que ce n’est pas trop grave car le père revient de la capitale où il a passé cinq ans, il a donc pu perdre quelque peu son accent… La photo
Finalement, il a opté pour une équipe de deux. Le premier est un jeune Coréen qui était alors étudiant à l’Institut du Cinéma de Pékin et qu’on lui avait recommandé : Li Chengyu (李承禹). On lit un peut partout qu’il a travaillé pour Kim Ki-duk, il semblerait que ce soit une invention ; ce qui est sûr, c’est qu’il était assez inexpérimenté, et en particulier dans le domaine du 35 mm. Il était encadré par un excellent technicien, Chen Hao (陈浩). Tous les cadrages et le détails techniques étaient cependant dictés très précisément par Cai Changcun au début de chaque prise. Le résultat est superbe, la critique est unanime. Ce qui m’a frappé, c’est la composition de certaines scènes, qui rappellent des tableaux. L’une d’entre elles, en particulier, qui est utilisée pour l’affiche principale du film m’avait frappée pour sa ressemblance avec « L’Angelus » de Millet. Je lui ai donc demandé s’il s’agissait d’une coïncidence. Pas du tout : Cai Changcun m’a expliqué qu’il avait beaucoup étudié l’œuvre de Millet, et qu’il s’était inspiré de reproductions de ses tableaux quand il préparait son film. Outre l’Angelus, il avait aussi voulu réaliser une scène inspirée d’un autre tableau représentant trois femmes en train de ramasser des épis dans un champ (a priori, d’après sa description, il s’agit des « Glaneuses »). La scène elle-même n’est pas passée au montage, mais l’inspiration est là. L’autre influence, côté cinématographique cette fois, est celle de Renoir… J’avais noté aussi que les images du film ont été retravaillées pour les affiches. Dans celles-ci, le ciel est tourmenté, couvert de nuages noirs menaçants, alors que, dans le film, le ciel est uniformément bleu. Cai Changcun m’a expliqué que les affiches ont un aspect dramatique et sombre dont il n’a pas voulu pour son film. Ce qui l’intéressait au contraire, c’est le soleil, un soleil pesant qui rend le travail dans les champs encore plus dur. Mais il n’y a pas ce sentiment d’oppression, de désastre imminent suggéré par les affiches, dans une optique différente. Un film quand même très sombre, malgré le soleil
Je lui ai donc demandé s’il considérait que son film avait atteint un objectif appréciable en touchant un public chinois qui ne va pas normalement au cinéma. Il m’a répondu qu’il n’était pas vraiment satisfait parce que son film n’apporte pas le réconfort, l’espoir qu’il voudrait apporter à son public. Il a pris l’exemple d’Ozu, qui vivait pourtant une époque particulièrement difficile, mais dont les films sont pourtant empreints d’une grande chaleur humaine. Sa vision personnelle est plus sombre, assez pessimiste, il la compare à celle de Beckett qui considérait l’existence humaine comme une vaste obscurité parcourue occasionnellement par une brusque clarté. Il dit qu’il aimerait un jour, peut-être, distiller un peu d’espoir. Mais aujourd’hui, il en s’en sent incapable : 太残酷… trop dur, le monde actuel… Il passe comme une ombre dans son regard… Le trailer du film "The Red Awn" A lire : la troisième et dernière partie de notre entretien avec Cai Shangjun
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