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Écrit par Brigitte Duzan   
Mercredi, 09 Décembre 2009 14:36

Chai Ling, 'la pasionaria de Tian'anmen' : retour sur images

Membre actif lors des manifestations de Tian'anmen en 1989, Chai Ling était partisane de la ligne dure pour faire changer le régime chinois. Aujourd'hui, elle jouit d'une vie confortable aux Etats-Unis. Retour sur l'action de cette femme pendant les évènements de 1989...

Chai Ling (柴玲) est née en 1966 dans le Shandong. A aujourd’hui 43 ans, diplômée de Harvard, elle vit et travaille à Cambridge (Massachusetts).

Brillant cursus post-Tian’anmen aux Etats-Unis

En mai 1989, Chai Ling s’est imposée comme l’un des leaders étudiants les plus actifs et prit la tête du mouvement de protestation qui se poursuivit par l’occupation de la place Tian’anmen.  Epaulée par d’autres, comme le Ouïgour Wu'er Kaixi, Wang Dan ou Shen Tong, elle a résolument mené les six semaines de protestations, ponctuées de grèves de la faim, qui ont fini le 4 juin dans un bain de sang. Après l’intervention de l’armée et lors de la répression qui s’ensuivit, elle figura dans la liste des 21 personnes les plus recherchées par le gouvernement chinois.

En avril 1990, elle réussit cependant à s’enfuir grâce à l’aide d’organisations de Hong Kong. S’étant installée en premier lieu à Paris, elle obtint une bourse d’études pour les Etats-Unis où elle prépara d’abord un master’s de sciences politiques à Princeton. Avec ce diplôme, elle fut enrôlée en 1993 comme consultante chez Bain and Co., à Boston. Puis, en 1996, elle entra à la business school de Harvard dont elle sortit avec un MBA deux ans plus tard.

Entre-temps, elle a subi une opération de chirurgie esthétique censée l’aider à cacher son identité et la protéger de poursuites éventuelles. Elle est aujourd’hui à la tête d’une entreprise de software, Jenzabar, avec son mari, Robert A. Maginn Jr : ex-vice-président de Bain, c’est lui qui l’embaucha dans la firme, au grand dam de ses partenaires asiatiques qui craignaient d’avoir des problèmes avec le gouvernement chinois.

Jenzabar est une société, créée en 1998, qui fournit des services internet aux universités américaine. Chai Ling en a été présidente depuis la fondation, puis CEO à partir de 2001. La société, et Chai Ling personnellement, est poursuivie par cinq de ses anciens cadres et la business school de Harvard pour « actions illégales ».

Mais ce n’est pas là l’important. Si Chai Ling est légitimement l’objet de controverses, c’est pour son rôle dans les événements qui menèrent à la répression de 1989, et des années qui suivirent.

Lourde responsabilité ou.. irresponsabilité ?

Chai Ling, peu de temps après son arrivée en France en 1990Avec le recul du temps, on pourrait concevoir que son action lors des manifestations de Tian’anmen soit réexaminée, mais elle est considérée comme une figure de proue d’un mouvement contestataire pro-démocratie qu’il est toujours impensable de critiquer, sauf à apparaître comme un suppôt de l’autoritarisme au pouvoir.

Elle apparaît pourtant comme la principale responsable du bain de sang qui scella le sort de bien de ses camarades manifestants. C’est elle qui refusa tout compromis et mena le mouvement jusqu’à la confrontation finale, refusant d’écouter les conseils de modération que maintes personnes vinrent prodiguer aux étudiants sur la place dans le courant du mois de mai.

Il semble qu’elle ait été convaincue qu’une confrontation musclée avec le gouvernement ait été le seul moyen de faire bouger le régime. Une de ses interviews figure dans un documentaire sur les événements de Tian’anmen réalisé par deux réalisateurs américains en 1995, « Tiananmen: The Gate of Heavenly Peace » ; interrogée par le journaliste américain Philip Cunningham le 28 mai 1989, c’est-à-dire dans le feu de l’action, elle lui aurait déclaré :

« Les étudiants ne cessent de demander : "Et maintenant, que va-t-on faire ? à quoi va-t-on aboutir ?". Cela m’attriste, parce que je ne peux pas leur dire carrément que ce que l’on doit souhaiter, c’est que le sang coule, que le gouvernement se trouve réduit à nous liquider sans pitié. Ce n’est que lorsque la place sera couverte de sang que le peuple chinois se réveillera, seulement alors qu’il sera véritablement uni. Et ce qui m’attriste, c’est qu’il y a des étudiants, et des gens connus et haut placés qui font leur possible pour éviter cette issue… et tentent de faire échouer notre mouvement et nous faire sortir de la place avant que le gouvernement n’ait plus d’autre choix que d’intervenir… »

Chai Ling a contesté la traduction de ses propos et protesté contre des citations abusives et hors contexte de ses paroles. Il semblerait bien, cependant, que ce soit là ce qu’elle pensait alors. Il ne faut pas oublier que, le 27 mai, le « comité directeur » du mouvement étudiant s’était réuni pour décider de la suite à donner à leur action. Les « dirigeants » du mouvement avaient alors voté pour la fin des hostilités et le retour sur les campus universitaires. C’est ensuite que Chai Ling est revenue publiquement sur cette décision, prise démocratiquement pourrait-on dire, et, en tant que leader désignée, opta pour la poursuite du mouvement.

Elle apparaît, à la limite, comme une figure dramatique sortie du « Détachement féminin rouge », une de ces révoltées luttant l’arme au poing et prêtes au sacrifice pour la cause suprême, une digne héritière de l’éducation communiste qui fait de la politique un mélodrame. Elle se révolta en fait avec les armes que le régime lui avait données.

Avec la même fougue révolutionnaire, elle déclara aussi, dans la même interview figurant dans le documentaire américain, qu’elle n’avait aucunement l’intention de mourir, parce qu’elle avait une cause à défendre, et qu’elle voulait vivre pour continuer sa lutte.

Aujourd’hui, à quarante ans passés, la vie continue…

Les anciens étudiants en exil, qui ont aujourd’hui des vies confortables de quadragénaires tranquilles aux Etats-Unis, à Taiwan et ailleurs, maintiennent un front uni en défendant leur action passée. On aimerait pouvoir interroger ceux qui sont morts, ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir fuir au dernier moment, comme eux, et en particulier les ouvriers qui s’étaient joints au mouvement et ont, eux, été fusillés sans merci.
 
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