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Écrit par Brigitte Duzan   
Vendredi, 11 Décembre 2009 19:15

Chen Lihua : 'The Rich Lady'

Chen Lihua était encore il y a peu « la femme la plus riche de Chine continentale », comme l’avait labellisée un magazine financier chinois. Bien qu’elle soit descendue au 38ème rang des fortunes chinoises dans le classement 2008 de Forbes,  elle reste l’une des plus puissantes personnalités du monde des nouveaux riches chinois, car elle fait en plus partie des sphères du pouvoir.

Chen Lihua (陈丽华)

Chen Lihua est une star du business, et comme les stars, elle soigne son image et sait faire parler d’elle ; un journaliste a dit qu’elle arriverait à faire les grands titres des journaux rien qu’en soupirant. Il est donc difficile de démêler le vrai du faux dans ses biographies officielles, et surtout impossible de combler les trous pour arriver à comprendre comment exactement elle est arrivée à la fortune qu’elle possède.

Même Philip Pan, qui a pourtant enquêté sur ses activités et l’a rencontrée à plusieurs reprises, avoue, dans l’ouvrage où il parle d’elle (1), que ses débuts restent mystérieux.

Malgré les non-dits, elle reste une excellente illustration de la manière dont beaucoup de Chinois ont pu faire rapidement fortune dans les premiers temps de la période de « réforme et d’ouverture », en particulier dans l’immobilier.

La légende dorée

Chen Lihua : 'The Rich Lady'Chen Lihua est née à Pékin en 1941. Elle était d’une famille tellement pauvre qu’elle fut « obligée d’abandonner ses études » après le lycée. Ce n’était pas rare, mais elle a compensé en se glorifiant d’origines illustres qui n’ont jamais été prouvées.

Sa famille était d’origine mandchoue et elle prétend descendre du clan Yehe : celui dont était originaire l’impératrice Cixi (dans le registre de la famille impériale, Cixi figure sous le nom de « fille de Yehenala »). Elle dit aussi que ses parents ont détruit les documents prouvant leurs origines pour éviter des problèmes pendant la Révolution culturelle.

Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle a dû lutter pour joindre les deux bouts pendant toute sa jeunesse. Pendant la Révolution culturelle, mariée à un petit fonctionnaire, elle travaillait comme couturière et aurait été la cible de diverses attaques.

Ce qu’elle raconte, c’est que sa famille possédait des meubles anciens dont beaucoup furent détruits par les gardes rouges, mais qu’elle réussit à sauver une armoire en santal rouge et, après l’avoir démontée, à l’enterrer à la campagne. Elle la retrouva quelque dix ans plus tard ; à sa grande surprise, elle était intacte, et c’est de là que viendrait sa passion pour les meubles de santal rouge.

C’est en effet ainsi qu’elle se lança dans les affaires, en montant un atelier de restauration de meubles anciens, à la fin des années 1970. Parallèlement, elle aurait fait divers voyages en Asie du sud-est pour acheter du bois de santal rouge, une espèce très rare qui pousse en altitude, dans des forêts difficiles d’accès.

Là encore, elle se décrit comme une aventurière se risquant sur des montagnes enveloppées de brouillard, sur des chemins à peine carrossables, rendus encore plus dangereux par le manque de visibilité.

Au début des années 1980, on la retrouve à Hong Kong, réalisant des investissements immobiliers, une période aussi brumeuse que les forêts de bois de santal. Huit ans plus tard, elle est de retour à Pékin avec déjà une petite fortune.

Elle avait certainement un certain flair pour les bonnes affaires, mais surtout l’art de se faire des relations bien placées. Ce sont ces relations qui lui permirent, à la fin des années 80, d’avoir accès à une fabrique de meubles d’Etat qui possédait un entrepôt plein de meubles anciens saisis par les gardes rouges pendant la Révolution culturelle.

Beaucoup de ces meubles étaient des pièces Ming et Qing classées ‘trésor national’ et interdites d’exportation. Malgré cela, elle réussit à en acquérir à des prix « d’ami » et, grâce à ses relations, à les exporter à Hong Kong.

Elle se tourna alors vers le marché immobilier. C’était le bon moment. Mais, contrairement à ce que tout le monde faisait, son premier projet ne fut pas un centre commercial ou un complexe résidentiel, ni même un immeuble de bureaux, ce fut un club privé : le club de Chang’an (长安俱乐部).

C’est aujourd’hui le plus beau fleuron de son empire, et le témoignage de sa sagacité d’investisseur, certes, mais surtout de son génie des relations. Elle a dit que, s’il y a un titre qu’elle armerait qu’on lui donne, c’est celui de « reine du bois de santal ». En fait elle est surtout la reine des guanxi. Mais là, on déborde de la légende.

Un empire bâti sur les guanxi

Chen Lihua : 'The Rich Lady'Selon ses propres dires, elle a passé six ans à faire du lobbying pour avoir les autorisations nécessaires pour construire son club ; il faut dire qu’elle avait choisi un emplacement à faire rêver : Chang’an Jie Est, face à l’hôtel de Pékin, à deux pas de la place Tian’anmen et de la Cité interdite.

Elle persévéra parce qu’elle savait que ce serait une mine d’or. Finalement, le club ouvrit en 1996 : c’était un précurseur, et ce fut tout de suite le succès qu’elle avait imaginé. Deux décennies après la mort de Mao, une nouvelle génération de chefs d’entreprise émergeait, ils avaient besoin d’entretenir leurs relations avec les cadres du Parti et étaient prêts à dépenser beaucoup pour cela. Le club, avec restaurants divers et salles de réception, plus tennis, piscine, sauna, jacuzzi et autres services de luxe, leur offrit le cadre idéal.

Cependant, bien plus qu’une bonne source de profits, il offrit une vitrine personnelle à Chen Lihua, un endroit idéal où rencontrer tous les officiels de passage et développer ses relations. Elle devint ainsi proche de membres du Politburo, comme le chef du Parti de Pékin, et elle était bien placée pour capter tous les bruits qui couraient sur les affaires à réaliser.

Elle plaça dans l’un des derniers étages du club le siège de sa société pékinoise, Fu Wah International, filiale de la maison mère de Hong Kong  (香港富华国际集团), spécialisée à la fois dans le meuble et l’immobilier, qui ne tarda pas à développer ses activités immobilières à Pékin.

En 1999, le groupe ouvrit son première résidence de luxe, Lee Garden Service Apartments, dans le district de Dongcheng, comme le club, idéalement située près de la zone commerciale de Wangfujing. C’est qu’elle entretenait des rapports particulièrement étroits avec les cadres de ce district, certains même furent embauchés par la société.

En 2004, un autre de ses projets rencontra quelques problèmes lorsque des résidents critiquèrent la destruction d’un vieux quartier pour réaliser le projet du Lishan Plaza. Elle écrivit pour se plaindre qu’on lui ait refusé le transfert des droits sur le terrain ; l’affaire remonta jusqu’au maire de Pékin, et un mois plus tard l’affaire était close.

Son projet sans doute le plus ambitieux fut celui de l’avenue Jinbao (金宝街), derrière Wangfujing, toujours dans le district de Dongcheng. Elle obtint les droits sur 250 000 mètres carrés de terrains dès 1998, au prix incroyablement avantageux de 250 dollars le mètre carré.

En échange, elle promettait de construire une nouvelle artère et des bâtiments administratifs pour le district, tout en acceptant d’assumer le coût de l’éviction de quatre à cinq mille familles. Le projet comportait la rénovation de tout le quartier avec des tours de bureaux, un centre commercial, deux hôtels, une résidence de luxe, des écoles, et autres services, le tout devant être réalisé avant les Jeux Olympiques, pour un investissement de quelque 750 millions de dollars, pratiquement sans risque.

En effet, son apport initial fut minime, car, une fois acquis les droits sur les terrains, elle s’en servit comme garantie pour obtenir des prêts bancaires.

La destruction du quartier se fit à une vitesse étonnante : il fallut vingt huit jours pour démolir les maisons de plus de deux mille familles. L’un des responsables de la société a expliqué que la réussite d’une telle opération dépend de deux facteurs : la puissance et la force.

La puissance est une puissance financière, il suffit de donner suffisamment d’argent ; la force vient du soutien du gouvernement. Les défenseurs du vieux Pékin se heurtèrent à forte partie, et à une habile campagne de propagande qui présenta le projet comme un élément crucial pour l’amélioration de la circulation et la stimulation de l’activité économique. Chen Lihua elle-même fut présentée comme une sorte de figure maternelle et patriotique œuvrant pour la rénovation de la capitale.

Le clou de l’empire : le musée du bois de santal rouge

Une réplique du Temple du Ciel en bois de santal rougeS’il fallait un exemple pour illustrer le fantastique sens des relations publiques de Chen Lihua, il suffirait de son musée du bois de santal rouge (紫檀博物馆). Ouvert en 1999, c’est à ce jour la plus prestigieuse vitrine qu’elle s’est offerte, se présentant ainsi comme figure tutélaire soucieuse de préserver le patrimoine culturel national.

Le musée, c’est son bébé, comme la Punta de la Dogana pour François Pinault, et c’est aussi un outil pour se fabriquer une image de marque brillante, au-delà des deals plus ou moins obscurs de l’immobilier. Elle n’arrête pas de se fabriquer une image.

Et ça marche. Elle inonde le monde entier de ses cadeaux précieux. En 2007, elle a ainsi fait cadeau d’un modèle réduit du temple du Ciel, fabriqué dans ce même bois, au château de Chambord. Le président français Jacques Chirac la reçut officiellement à l'Elysée la veille de la cérémonie de Chambord, car elle est également membre du Comité national de la Conférence consultative politique du Peuple chinois.

Toujours ravi d’afficher son amour de la culture chinoise, le président français la félicita de servir aussi bien le rapprochement des deux cultures.

Chen Lihua ? Radieuse. Elle a soixante huit ans, elle souffre de diabète depuis près de vingt, mais honnêtement on ne dirait pas, elle est en pleine forme : c’est le bois de santal qui la maintient ainsi, dit-elle…

(1) « Out of Mao’s Shadow, the struggle for the soul of a new China », chapitre 6 page 147.
 
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