Accueil reportages reportages Reportage : le Temple wuwei de Dali, si loin du Shaolin business
Reportage : le Temple wuwei de Dali, si loin du Shaolin business PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Yann Carpentier   
Samedi, 05 Décembre 2009 15:40

Reportage : le Temple wuwei de Dali, si loin du Shaolin business

Près de Dali, l'une de plus importantes destinations touristiques du Yunnan, se trouve le Temple du Wuwei. Loin du modèle économique de Shaolin, l'endroit se veut un modeste sanctuaire du développement personnel et de la pratique des arts martiaux. Reportage en exclusivité sur Ici la Chine.
Texte et photos : Yann Carpentier

Quand les temples se transforment en parcs d'attraction

Le lac à proximité du templeEn Chine, la tradition des moines combattants subit les affres du tourisme de masse. Les temples se transforment d’année en année en parcs d’attraction, ou pire en « zoos humains », où l’on assiste au spectacle navrant de moines méditatifs bombardés par les flashs photographiques.

L’emblème de « Shaolin » est devenu une marque piratée par une multitude d’écoles d’arts martiaux, où les mauvais traitements sont d’usage et les conditions d’hygiène déplorables. Protégées par la réputation spirituelle du temple originel, ces écoles préparent en fait des adolescents pour l’armée.

Loin du « Shaolin-business », le temple wuwei de Dali (大理) , dans la province reculée du Yunnan 云南, semble bien faire office d’exception. Véritable sanctuaire vivant, accroché à flanc de montagne et surplombant un lac majestueux, il se dissimule au cœur d’une forêt de pins où courent torrents et cascades.

« La finalité n’en est pas le spectacle »

Le maître des lieux, nommé respectueusement Shifu (« maître »), a tout juste 50 ans. Il porte à toute heure une toge jaune qui dissimule à demi un chapelet. Les cheveux rasés et la barbiche encore bien brune, il se promène en souriant dans son temple, esquissant parfois quelques mouvements dans les airs.

L’œil inattentif devinerait à peine sa maîtrise du kung fu. La plupart du temps, il se contente en effet de boire le thé avec les visiteurs du moment. Ses manières affables n’en font pas moins un expert en arts martiaux, qu’il pratique depuis plus de 40 ans. « La finalité n’en est pas le spectacle », aime-t-il répéter, mais « l’équilibre du corps et de l’esprit. Le kung fu est un sport et un art permettant de garder le corps sain et le cœur calme. »

Son temple est ouvert aux étudiants de toutes nationalités, du moment qu’ils sont désireux de s’initier ou de se parfaire aux techniques de kung fu ou de Taiji. Le prix modique du séjour, 30 euros par semaine tout compris, se comprend au vu des conditions de vie rudimentaires, mais saines.

Principal conseil du Maître de kungfu : garder le silence

Le Maître des lieux, vu de dosLes repas sont végétariens, il n’y a pas d’eau chaude et pas d’électricité, on s’éclaire à la bougie le soir, et pourtant : « On ne manque de rien ! » déclare Max, policier anglais de 45 ans. Résidant à Hongkong, il est venu passer deux semaines pour pratiquer le Taiji Quan : « malgré le côté spartiate, tout est propre, le cadre est superbe, et vivre dans un temple est une véritable expérience... le soir, si l’on s’ennuie, on peut même regarder la télévision chez les voisins un peu plus haut dans la montagne ! »

Les leçons prennent place à l’extérieur du temple, sur une terrasse de briques qui domine le grand lac de Dali. Elles sont supervisées par le « maître », mais celui-ci se déplace rarement et délègue son autorité aux jeunes professeurs subalternes, réduisant ainsi son enseignement au strict minimum : « mon principal conseil en matière de kung fu est de garder le silence. »

Dès qu’il s’absente, les leçons sont pourtant souvent animées, et parfois même assez bruyantes autour du petit cercle d’enfants chinois qui préfèrent s’amuser et se lancer des avions en papier. « Mes parents sont très pauvres, ils vivent dans le Sichuan (province au nord du Yunnan). J’ai été envoyé ici parce que le temple m’accueille gratuitement », déclare Feifei, 10 ans.

L'un des rares rescapés de la Révolution Culturelle chinoise

Même si ses parents lui manquent, il s’estime heureux : « nous faisons beaucoup de kung fu et devons participer aux cérémonies bouddhistes tous les jours, dès 6h30, et puis nous devons aussi étudier les manuels scolaires. Parfois je suis fatigué, mais on s’amuse quand même beaucoup, c'est comme une deuxième famille. »

Le temple de Dali est un des rares rescapés de la Révolution Culturelle de Mao Zedong. Peu connu, peu fréquenté et visité, sa force réside depuis plus de 1000 ans dans sa discrétion. Mais une nouvelle menace se rapproche, celle du tourisme à la chinoise qui absorbe le phénomène religieux dans le système économique, comme au temple Shaolin.

Le maître de Dali explique a contrario sa politique d’isolement : «je refuse systématiquement les médias et la publicité, qui me parlent sans cesse de développer le temple. Nous n’en avons pas besoin ! Le cadre naturel doit rester propice au calme et à la méditation. Un peu d’argent est utile et même nécessaire pour notre subsistance, mais trop est nuisible à la sérénité de l’âme. »

L'authenticité du temple sous la menace du tourisme et de l'argent

L'un des cuisiniers du templeLa ville de Dali qui s’étend dans la vallée est pourtant un des hauts lieux du tourisme chinois. L’ancienne cité rénovée a accueilli en 2007 près de 9 millions de visiteurs, nombre qui augmente chaque année de plus de 10%.

Les investissements annuels crèvent le plafond : ils s’élevaient à 250 millions d’euros en 1998 et ont atteint en 2007 plus de 1,1 milliard. A partir de 2002, le développement est entré dans une nouvelle ère, faisant appel à des fonds nationaux et internationaux. Selon les estimations officielles, 500 000 locaux travaillent directement dans le secteur du tourisme. Mais au fond, c’est toute la région qui en profite ou le subit.

Le temple, situé à cinq kilomètres de là, pourrait bien s’inscrire un jour au programme des tours organisés, si les autorités locales décidaient de développer son potentiel financier. « Ce n’est pas leur intention pour le moment, mais je ne me prononce pas en ce qui concerne l’avenir », avoue le maître, soucieux.

Une partie d’échec est donc engagée entre deux adversaires de taille. Il y a d’un côté un système idéologique fondé sur le progrès matérialiste, et de l’autre un temple ancestral presque invisible, qui défend l’idée de progrès intérieur. La Chine est connue pour ses tendances syncrétistes, espérons donc que la méthode actuelle de survie du temple continuera à être la discrétion et l’humilité, en un mot la non-action, puisque c’est là le sens même de ce nom, wu wei.
Une partie d'échec entre la course au profit et le respect des traditions

Des paysans à proximité du temple

Aurore vue du Temple

L'intérieur du temple

Brûler des encens pour honorer les dieux et les ancêtres

 
Bookmark and Share
Accueil reportages reportages Reportage : le Temple wuwei de Dali, si loin du Shaolin business
billet avion
Peranakans : les Chinois des détroits

article thumbnail

Communauté très puissante et influente durant des siècles, les Peranakans ont régné en maître en Asie du Sud-est.  Ce sont les ancêtres des Chinois qui ont immigré en Malaisie, en Indonési [ ... ]


Retour en force du Chinois mandarin à Singapour ?

article thumbnail

La cité-Etat de Singapour dispose de quatre langues officielles : anglais, le chinois mandarin, le malais et le tamoul. Si la langue de Shakespeare est la plus utilisée, celle de Confucius pourrait [ ... ]


Interview : comment se créer et exploiter des "cercles d'amis" en Chine

article thumbnail

La notion de "Guanxi", souvent traduite par le terme relation, est une notion essentielle en Chine. Que ce soit pour les affaires ou la vie sociale, il est important d'avoir des amis et des con [ ... ]


Portraits d'un nouveau monde : la Chine (webdocumentaires de France 5)

article thumbnail

Avec sa collection «Portraits d'un nouveau monde», France 5 nous propose de découvrir les bouleversements de notre siècle via des documentaires multimédia. Nous vous invitons à regarder ceux q [ ... ]


Rencontre avec Fan Popo, réalisateur gay et militant LGBT en Chine

article thumbnail

Fan Popo est un des leaders du mouvement LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) en Chine. Il a accepté de parler avec nous de son travail de réalisateur ainsi que de la condition des homo [ ... ]


Annuaire Asie (Japon, Chine, Inde, Coree, Vietnam, Thailande, Cambodge, Laos, ...) < > L'actualité du Japon et Japon insolite