| Le projet de la rivière Nu : silence et riposte graduée face à la protestation populaire |
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| Écrit par Brigitte Duzan | |||
| Dimanche, 06 Décembre 2009 13:47 | |||
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Contrairement au barrage des Trois-Gorges, le « projet de la rivière Nu », qui prévoit pourtant la construction de treize barrages sur cette rivière, reste très peu connu en Occident. C’est en Chine, étonnamment, qu’il a soulevé le plus de controverse, suscitant des prises de position divergentes au sein même du gouvernement.
Des divergences qui se sont, pour une fois, manifestées un temps au grand jour. La manière dont le problème a été traité par les autorités chinoises permet de tirer quelques leçons intéressantes sur la complexité des politiques mises en œuvre pour mener à bien des projets de développement contestés. Un projet voulu par les uns, contesté par les autres…La rivière Nu ( 怒江Nu Jiang) est l’une des rares rivières non polluées en Chine, et encore libre de barrages. Prenant sa source sur le plateau tibétain, elle coule dans les montagnes sauvages du Yunnan en formant un système de canyons unique qui a été déclaré en 2003 World Heritage Site par les Nations Unies.L’annonce du projet de construction des barrages par le gouvernement chinois, aussitôt après le classement du site, fut donc une surprise. Mais la Chine a un besoin urgent d’électricité pour nourrir sa croissance et l’hydro-électricité en est une source prioritaire qui permet d’éviter les problèmes de pollution causés par les centrales au charbon. La cascade de barrages de la Nu serait la plus importante au monde et produirait autant d’électricité (et même un peu plus) que le fameux barrage des Trois-Gorges. C’était imparable : le projet devait commencer en septembre 2003. Tout de suite la polémique fit rage. Il y avait d’un côté les responsables nationaux, mais aussi les autorités locales : depuis la « libération » quelque cinquante ans plus tôt, des générations de cadres se sont succédées dans la région pour tenter de la sortir du sous-développement, introduisant de nouvelles techniques agricoles, construisant routes, écoles, hôpitaux, encourageant la mise en valeur des abondantes ressources naturelles de la vallée – sans grand résultat. Une source de revenus pour certains, une menace pour les autres Les cadres actuels voient donc dans les barrages une source bienvenue de revenus qui leur permettraient de lancer de nouveaux projets de développement, ce qui va aussi dans le sens de l’actuelle politique gouvernementale de développement des régions pauvres de l’intérieur. Il s’est trouvé quelques personnes favorables aux barrages aussi parmi la population vivant dans la vallée, en particulier certaines personnes âgées qui se souvenaient des crues terribles de la rivière, et des dégâts qu’elles provoquaient. De manière générale, ce sont les membres des ethnies Nu et Lisu, mieux intégrés à la politique locale, qui étaient le plus en faveur du projet, et faisaient confiance au gouvernement pour les reloger au besoin. Il faut dire que les Lisu, par exemple, avaient en 2006 un revenu annuel moyen par tête de 860 yuan… En revanche, dans la région du barrage projeté le plus au nord, à une dizaine de kilomètres de la frontière entre le Yunnan et le Tibet, où le barrage entraînerait le déplacement de près de 4 000 personnes de culture tibétaine. Là, la population était opposée au projet : non seulement ces Tibétains de souche ont une histoire de conflit avec le pouvoir communiste auquel il reprochent d’être corrompu et de ne pas tenir ses promesses, mais se greffent en outre sur ce problème politique des raisons religieuses. En effet, pour ces populations, la rivière, qui descend des montagnes sacrées, a elle-même des eaux sacrées. Les bouddhistes tibétains de ces zones pratiquent encore un rituel funéraire très spécial : les restes du défunt, coupés en morceaux, attachés par des cordes et lestés de pierres, sont jetés dans la partie la plus profonde de la rivière, dont les eaux sont considérées comme l’accès au monde souterrain. Un débat sans précédentLe projet a suscité un débat sans précédent dans les annales de la République populaire, jusque dans les sphères gouvernementales : la State Environmental Protection Administration, la SEPA, critiqua le projet dans une publication officielle. Il prit alors du retard : en septembre, il n’avait toujours pas reçu d’approbation finale.Or, pendant ce délai, le 1er septembre, une nouvelle loi environnementale prit effet, qui, sur le modèle américain et pour tenter de pallier les problèmes de pollution et de gaspillage de ressources naturelles, exigeait des études approfondies dans les premiers stades de développement de tout projet, public ou privé. Cette loi renforçait aussi les pouvoirs de la SEPA. Du coup, il y eut une mobilisation générale contre le projet, y compris sur internet. Et finalement, en février 2004, le premier ministre Wen Jiabao annonçait la suspension du projet, pour un temps indéterminé, celui de réaliser les études complémentaires nécessaires… C’est ce qu’on appelle l’art de la fuite, et, depuis Sunzi, on n’a rien inventé de mieux pour se tirer d’une situation périlleuse ou sans issue. Un projet suspendu, mais pas arrêté pour autantAvec le recul, on se rend compte qu’il s’agissait en fait d’une manière déguisée d’arrêter net les controverses et de permettre aux autorités de continuer leur travail dans un maximum de calme. Toute couverture médiatique fut dès lors impossible. Les ministères centraux refusèrent les interviews sur le sujet, de même que les cadres provinciaux. La seule source d’informations vint alors de la rumeur publique.Et les gens disaient que le projet continuait. Les preuves furent bientôt évidentes : début décembre 2005, une équipe de géomètres arriva dans le village de Xiaoshaba, dans les montagnes au sud-ouest du Yunnan, pour y faire l’inventaire des biens et des étroites terrasses de culture du village, le long de la rivière. Les villageois furent informés qu’ils allaient être transférés dans un nouveau village construit par le gouvernement. Ils le furent effectivement, en février 2007, alors que les barrages n’avaient toujours pas reçu d’approbation définitive officielle. Pendant ce temps, la China Huadian, l’entreprise d’Etat qui avait été chargée de la mise en œuvre du projet, avait multiplié les études sur le terrain. En mars 2007, des rapports de presse révélèrent que la société avait signé des accords avec les autorités provinciales pour accélérer le démarrage des chantiers. Début 2008, une rumeur provenant d’un cadre provincial après une réunion du Parti annonça que le projet, toujours suspendu depuis 2004, allait démarrer, l’un des barrages au moins ayant été approuvé – information aussitôt démentie par les échelons supérieurs du Parti. Pourtant, les derniers travaux de préparation préalables à la construction du barrage de Liuku, près de Xiaoshaba, commencèrent peu après la fête du Nouvel An, en dépit des protestations de la population locale : la Huadian terminait la consolidation des rives près du site du barrage et le bitumage des routes d’accès. On ne sait toujours pas si le projet a été approuvé ou non…. Un exemple du fonctionnement de la machine étatique chinoiseLe projet de la rivière Nu constitue ainsi un excellent exemple permettant d’apprécier le mode de fonctionnement d’une machine étatique d’une extrême efficacité, qui, une fois qu’ont été fixés des objectifs, s’attache à les réaliser contre vents et marées. Il est certain qu’une bonne partie du développement fulgurant du pays lui est dû.
D’un autre côté, bien des changements sont intervenus depuis 1989. Il n’est plus question de sabrer au clair pour obtenir les résultats souhaités : le logo de « société harmonieuse » est passé par là. Du coup, le gouvernement doit louvoyer entre deux eaux pour arriver à ses fins, et ce n’est pas toujours facile. Mais quand la controverse devient trop acerbe et menace d’empêcher la réalisation d’un projet, le pouvoir fait passer l’efficacité avant toute chose, imposant le silence aux combattants afin de travailler en paix dans le secret des cabinets ministériels et des réunions du Parti. Il y a donc prise en compte des protestations de la population (en particulier quand elles émanent de minorités nationales aux cultures spécifiques) ou des contestations du milieu scientifique, mais de manière indirecte et limitée. Surtout, le cas de la rivière Nu montre que le gouvernement se trouve pris aujourd’hui, non point tellement dans des conflits sociaux, qu’il arrive toujours à juguler, mais dans des conflits d’objectifs qui sont bien plus difficiles à régler parce qu’ils lui sont inhérents. Entre le développement et l’environnement, la ligne n’est pas facile à tracer, et l’on voit apparaître la nécessité de compromis qui vont certainement ralentir les projets industriels. Mais ce ne sont pas des compromis vis-à-vis de la société, ce sont des compromis sur les objectifs fixés par le pouvoir, la volonté politique étant le moteur essentiel. Nous sommes en fait dans une période de transition entre deux priorités, économique et environnementale, selon le système de passage graduel du yin au yang… A voir également : notre article sur Cao Fei, et son projet cinématographique sur la rivière Nu
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